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Anna Petrova - Russie

Anna Petrova, pensionnaire  Profession Culture à la BnF en 2006, 2009, 2010
Sujet d'étude : Étude de la partie russe du fonds Montpensier conservé au département de la Musique
Accueil : département de la Musique
Tuteur : Catherine Massip, directeur du département jusqu'en 2010

Le fonds Montpensier de la BnF : sur les traces de l’opéra russe à Paris dans l’entre-deux-guerres

A l'été 2010 Anna Petrova achevait, sous le signe de la recherche musicale, son séjour au titre du programme Profession Culture. Chercheuse férue d’opéra russe, la jeune femme a effectué le plus clair de sa mission au département de la Musique de la BnF, avec des incursions à la Bibliothèque-Musée de l’Opéra. Sa mission : dépouiller et cataloguer la partie russe du fonds Montpensier de la BnF, précieux témoin de la vie musicale dans le Paris de l’entre-deux-guerres. Une enquête qui s'est révélée difficile, mais riche.

Anna Pétrova

Anna Pétrova

C’est avec une fierté amusée qu’Anna Petrova (38 ans) s’improvise guide sur le lieu de notre rendez-vous, l’Opéra Garnier, qu’elle semble connaître par cœur. Et de nous conduire à une rotonde située à l’étage, qui abrite une entité du département de la Musique, la Bibliothèque-Musée de l’Opéra. Sculptures, tableaux, maquettes de décors et costumes, archives administratives, manuscrits, livrets, programmes de spectacle… Une collection précieuse et multiforme est conservée là, retraçant l’histoire de l’Opéra depuis le XVIIe siècle.

La mission de cette chercheuse venue de Saint-Petersbourg a consisté à dépouiller et cataloguer la partie russe du fonds Montpensier. Elle documentait, par là même, sa propre recherche personnelle sur l’Opéra russe à Paris dans l’entre-deux-guerres, qui fut créé en 1929 par la cantatrice Maria Kousnetsova et rassemblait des artistes de la diaspora russe. Les activités de cet opéra à Paris sont, depuis, tombées dans un regrettable oubli… d’où Anna entend bien les tirer.

Au département de la Musique de la BnF, le fonds Montpensier a été l’un de ses instruments de travail privilégiés : pas moins de 4000 coupures de presse sur la vie musicale en France et dans le monde y ont  été accumulées, dans les années 1920-1930, par l’Association d’Expansion et d’Échanges artistiques. Un service domicilié jadis au 8, rue Montpensier, à l’adresse même du ministère des Beaux-Arts et de l’Instruction publique de l’époque, au cœur du quartier du Palais Royal.

Transcriptions des patronymes russes

Trente boîtes pleines de documents gardaient ainsi l’histoire oubliée de cet opéra russe de l’immigration. Anna en a traité une trentaine pour les besoins du département de la Musique, répertoriant soigneusement artistes lyriques, compositeurs, chorégraphes, danseurs et danseuses. Chaque fois que possible, elle recoupait ces informations avec celles du  dictionnaire biographique L’émigration Russe en France (1919 – 2000) ou d’autres dictionnaires, américains et allemands, édités récemment ou datés des années 1930-1950 ; ainsi que des dictionnaires de chanteurs publiés en Russie, ou des fonds de programmes musicaux… Des plus fameux (Chaliapin, Pavlova, Nina Cochits, Stravinsky ou Prokofiev) aux plus méconnus, tous sont passés sous les yeux attentifs d’Anna Petrova.

Première difficulté pour la jeune chercheuse : les divergences de transcription des patronymes russes. « Dans les années 1920-1930, les patronymes féminins s’écrivaient comme les masculins (par exemple, Mme Iakovleff), dit-t-elle. Mais dans les années 50, on est revenu à la déclinaison russe (Mme Iakovleva). Cette disparité s’accuse davantage avec la transcription d’auteurs étrangers, tchèques, français, allemands ou scandinaves qui souvent l’adaptaient aux règles de leur propre langue ».

Apports qualitatifs au catalogue

Toutefois, dans le Répertoire de l’Opéra de Paris, c’est la transcription moderne qui a été adoptée. Attentive aux conseils de Valentina Besson, spécialiste chargée des collections russes à la BnF, Anna a enrichi l’appellation moderne de sa forme ancienne, selon le principe du catalogue général de la BnF qui cite toutes les variantes et transcriptions des noms, même en cyrillique... Un travail bibliographique propre à faciliter la numérisation future du fonds, « prometteuse dit-elle, pour la communauté des chercheurs ». D’autres dilemmes ont surgi comme la nationalité des artistes, identifiés dans le fonds Montpensier selon leur pays de naissance, en dépit de l’histoire de leur carrière (chorégraphe et danseur russe, Serge Lifar passait ainsi pour Français. Et, bien que citoyen anglais, le pianiste Benno Moissevitch était considéré comme russe, etc.).

Autres soins apportés au fonds Montpensier : la création par Anna de liens croisés autour d’un sujet et d’un patronyme, liant un ballet (Présages, par exemple) aux dossiers du chorégraphe (Massine), du compositeur (Stravinsky), de la troupe (Ballets Russes de Monte Carlo), des danseuses (Alexandra Danilova, Irina Baronova).  « Il faudrait, dit-elle, procéder de même pour d’autres artistes dont la Russie ne possède aucune trace comme les chœurs des Cosaque du Don, dirigés par Nikolai Kostrukov ou le chœur d’Ataman Platov, par Sergei Jarov. Célèbres en Europe, ces artistes ayant fui la révolution russe ne se produisirent jamais en Union soviétique ».

Autant d’apports qualitatifs au catalogage de ce précieux gisement documentaire… Anna est particulièrement reconnaissante à Marie Avril, ancien conservateur spécialiste des collections russes de la Nationale, et co-auteur du Dictionnaire des émigrés pour l’aide qu’elle lui a constamment apportée et à Catherine Massip, directeur du département de la Musique jusqu'en 2010, aujourd'hui à la retraite, très confiante dans la capacité de la jeune boursière à venir à bout de cette lourde tâche, si profitable aux collections musicales.

Concernant sa propre recherche, Anna Petrova a fait son miel des richesses du fonds Montpensier : critiques de concerts, analyses d’œuvres, données sur les écoles de musique et conservatoires, en toutes les langues… Autant de pistes de l’opéra russe à Paris : « Beaucoup de musiciens russes avaient fui la révolution d’octobre 1917. Ils étaient des milliers d’émigrés dans le Paris de l’entre-deux-guerres, rappelle-t-elle. J’ai retrouvé la trace de compositeurs russes, de virtuoses, artistes lyriques, chefs d’orchestres, danseurs et chorégraphes (dont deux cartons sur Fédor Chaliapine et des dossiers sur les Ballets Russes, la Compagnie d’Anna Pavlova et leurs successeurs, les Ballets Russes de Monte-Carlo). Pour ces déracinés, la musique était parfois le seul moyen de survivre. Paris s’ouvrit de cette façon aux richesses des opéras russes (signés Glinka, Dargomygsky ou Rimsky-Korssakov), et pas seulement symphonique. Car, selon un journal des années 30, les Parisiens allaient désormais à l’opéra russe comme à l’italien ». L’art lyrique russe, émouvant et profond, eut de toute évidence une forte résonance sur la vie culturelle parisienne. Patiemment, Anna a élaboré des dossiers aujourd’hui presque exhaustifs (répertoire, calendrier des représentations, interprètes…).

Dernier écueil enfin pour elle : l’opéra russe à Paris a souvent changé de nom [Opéra privé de Paris, Opéra russe de Paris, Opéra russe]. Sans se décourager, elle a remonté le fil : « Seules les listes des artistes mentionnées dans les articles m’ont permis d’affirmer qu’il s’agissait de la même compagnie ». Anna a ainsi traqué l’histoire de l’Opéra privé de Paris et de son rival L’Opéra Russe de Paris de Slaviansky-Agrenev. Elle s’est plongée dans les mémoires non publiés de la cantatrice Maria Davydoya qui se souvenait qu’après une tournée en Amérique du Sud et une faillite en 1929, le comte Zeretelli avait gagné son procès contre le directeur Alfred Massenet, et avait repris l’entreprise, rebaptisée « Opéra Russe à Paris ». Rareté des documents, toutefois, décès successifs des émigrés… La tâche reste ardue. Anna Petrova nous donne cependant une idée de la réception de l’opéra russe par les Parisiens des années 1920-1930.

Des rencontres qui aident

Il est des rencontres qui aident puissamment : celle du collectionneur René Clémenti-Bilinsky, petit-fils du peintre Boris Bilinsky décorateur de l’Opéra Russe, qui a autorisé Anna Petrova à prendre des photographies des costumes de l’opéra russe et à les publier. Avec Xenia Lichke, mère d’André Lichke (fameux musicologue, spécialiste de la musique russe) qui, dans les années 1940, participa aux spectacles de l’Opéra Russe… Avec Pierre-Michel Goy, qui lui ouvrit les Archives de Paris, ou encore la thésarde Marie Duchène, dont le doctorat sur l’enseignement musical entre les deux guerres, a dynamisé les pistes et contacts d’Anna. Enfin, son amie Laetitia Brancova-Le Gaye, rédactrice à France-Culture, avec laquelle elle a déjà préparé des émissions sur la musique soviétique, en concocte une autre sur l’opéra russe à Paris, et puisera pour cela dans les enregistrements de la BnF. Citons aussi Pascal Huynhe (Cité de la Musique) qui a invité Anna Petrova à participer au catalogue de l’exposition « Lénine, Staline et la musique », programmée à l’automne 2010 à Paris... Bien des joies à venir pour notre chercheuse.

vendredi 8 avril 2011

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