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Les restaurateurs au secours des codicologues : le programme de remise à plat et de numérisation des manuscrits sinistrés de Chartres dans les ateliers de la Bibliothèque nationale de France

dans Actualités de la conservation, n° 29, 2011
Mots-clés dans l'index : numérisation, restauration

Philippe Vallas, BnF, département de la Conservation

Le 26 mai 1944, la vieille cité de Chartres est sévèrement frappée par un bombardement allié. La bibliothèque municipale est touchée par erreur, une grande partie de son fonds de manuscrits anciens disparaît dans les flammes, le reste est plus ou moins endommagé par l’eau versée par les pompiers. La perte est d’importance : 1 744 manuscrits catalogués (dont 600 environ du VIIIe au XIIe siècle) proviennent du chapitre de la cathédrale et de l’abbaye Saint-Père, constituant l’un des fonds les plus prestigieux de France, reflet notamment de l’activité des écoles de Chartres, l’un des foyers intellectuels les plus fameux d’Occident au XIIe siècle.

Un fonds de manuscrits d'intérêt national incommunicable

Les 952 manuscrits rescapés sont souvent très abîmés, réduits parfois à l’état de fragments, malgré une intervention très rapide des restaurateurs de la Bibliothèque nationale, dont les techniques d’alors –humidification à l’eau, traitement au formol puis avec une solution tannante – n’ont pas donné de résultats probants. Les reliures ayant généralement été détruites par l’incendie, les feuillets de parchemin se sont mélangés et froissés ; souvent les marges ont été consumées ou noircies, et la foliotation a disparu. Sous l’effet conjugué du feu et de l’eau, les feuillets se sont rétractés, gondolés, voire agglomérés en blocs. Parfois un phénomène de « gélatinisation » s’est produit (modification irréversible de la structure fibreuse), les rendant également cassants, et par endroits transparents et illisibles. Quasiment inconsultables pour la plupart, ils posent de grandes difficultés aux chercheurs, empêchés depuis plus de 60 ans d’accéder aux précieuses informations qu’ils contiennent. L’existence de nombreux microfilms et clichés réalisés antérieurement au sinistre, mais dispersés et de qualité inégale, ne permet pas de compenser ces dégradations.

Organisation et mise en place du projet

Feuillets avant remise à plat

Feuillets avant remise à plat

Après plusieurs décennies d’efforts laborieux pour déchiffrer ce qui pouvait encore l’être, l’Institut de recherche et d’histoire des textes (IRHT) (laboratoire du CNRS spécialisé dans l’étude des manuscrits médiévaux), prend contact fin 2005 avec la Direction du livre et de la lecture (ministère de la Culture et de la Communication - MCC), l’Inspection générale des bibliothèques, la bibliothèque municipale de Chartres, le TGE Adonis (CNRS) et la Bibliothèque nationale de France pour monter un projet visant à rendre à nouveau consultables, sous forme numérique, les manuscrits médiévaux de ce corpus. En 2006-2007, des tests de numérisation sont effectués par l’IRHT sur 40 documents parmi les moins abîmés. A la BnF, le service restauration du département de la Conservation – Madeleine Blouin, Gilles Munck, Jacques Sicre - met au point un protocole de remise à plat des feuillets de parchemin par « relaxation ».

En août 2009, une convention quadripartite MCC-CNRS/IRHT-BnF-Ville de Chartres, conclue pour 3 ans, officialise et précise le contenu du programme : les 110 manuscrits médiévaux retenus seront d’abord photographiés dans leur état actuel, puis remis à plat par relaxation ; ils seront alors numérisés en couleurs, puis recevront un conditionnement favorisant leur conservation pérenne. Les traitements seront effectués dans les locaux de la BnF au centre technique de Bussy-St-Georges, par deux contractuels recrutés par l’IRHT, après formation et sous le contrôle technique conjoint des restaurateurs de la BnF et du responsable de la reproduction de l’IRHT Gilles Kagan. Outre le local, la BnF met à disposition le matériel pour la remise à plat, l’IRHT celui de prise de vue. La convention règlemente enfin l’usage des 3 exemplaires des fichiers produits (IRHT, BnF, BM de Chartres).

La convention définit un premier lot de 29 manuscrits à traiter en 2009-2010, qui sont convoyés à Bussy en septembre 2009. Deux restauratrices, Laure de Dainville et Estelle Veiga, sont recrutées et formées, et le travail commence (dans un premier temps sur le site Richelieu en attendant la livraison du matériel à Bussy) après que le protocole de relaxation ait été testé et précisé.


Restauration et numérisation des parchemins

La chambre d’humidification

La chambre d’humidification

Après une prise de vue-témoin des feuillets dans leur état initial, la relaxation est réalisée dans la chambre d’humidification, à 85-90% d’HR, pendant 4 à 5 heures : au fur et à mesure que le parchemin s’amollit et s’assouplit, les feuillets sont progressivement nettoyés et remis à plat.


Feuillet mis en tension sur un carton

Feuillet mis en tension sur un carton

Puis chaque feuillet est tendu sur un carton et maintenu en tension par des pinces ; opération éminemment physique et délicate, qui nécessite parfois l’intervention coordonnée des deux personnes et toujours une grande vigilance en raison du risque de déchirure, et qui n’est possible qu’en l’absence de dégradation trop prononcée (déchirures, zones gélatinisées). Le Gore-tex ®  est un matériau composé d’une couche de polytétrafluoréthylène (PTFE) laminée sur un feutre ou un non tissé en polyester. Sa structure microporeuse laisse passer l’humidité sous forme de vapeur et permet d’humidifier les supports de manière progressive et uniforme. Il peut être utilisé en complément de la chambre d’humidification afin d’augmenter le rendement .

Après quelques heures de séchage sous tension, les feuillets sont placés sous poids entre deux buvards, en attente d’un conditionnement définitif (chemises et boîtes). Malgré l’expérience acquise par les restauratrices, ce travail reste lent (20 feuillets/jour environ) ; la prise de vue numérique finale, à haute résolution (sur le logiciel « Capture One », au moyen d’un appareil photo « Phase One ») est beaucoup plus rapide.

Premiers résultats : vers la restitution de textes jusqu'ici indéchiffrables

Après environ six mois d’activité, un premier point est réalisé fin mai 2010 par toutes les parties concernées : 6 manuscrits, totalisant 1 109 feuillets, ont été intégralement traités à Bussy ; la relaxation permet une prise de vue dans de bonnes conditions, et les fichiers numériques produits sont d’excellente qualité. Les 40 manuscrits moins déformés qui avaient été reproduits antérieurement par l’IRHT (soit 11 400 vues environ) ont été versés dans la « Bibliothèque virtuelle des manuscrits » (BVM) créée par ce laboratoire, dont les codicologues, désormais placés dans de bien meilleures conditions, ont pu progresser dans leur travail de tri et d’identification : d’ores et déjà, Dominique Poirel – initiateur et chef du projet côté IRHT, actuellement suppléé par Claudia Rabel et Patricia Stirnemann – signale que des textes inédits ou rarissimes des XIe-XIIe siècles ont été retrouvés, dont certains donnent déjà lieu à des projets d’édition critique ; ainsi le manuscrit autographe, de l’Heptateuchon (mss 497-498) où Thierry de Chartres, un grand intellectuel du XIIe siècle décrit le programme d’éducation qu’il développait dans les écoles de Chartres durant la première moitié du XIIe siècle.

Le conditionnement définitif des manuscrits traités, dans des boîtes en matériaux pérennes, sera réalisé en fonction des conseils et des devis obtenus par Jean-Loup Fossard, expert au département de la Conservation à la BnF, et sera sans doute financé par le Fonds régional de restauration et d’acquisition des bibliothèques (FRRAB) de la région Centre.

Plusieurs projets de valorisation ont déjà été échafaudés, et l’on envisage d’enrichir le corpus en numérisant également les microfilms et clichés anciens existants, ainsi que les manuscrits originaires de Chartres conservés dans d’autres établissements. Mais dans l’immédiat l’essentiel du travail est encore devant nous, alors que le financement du projet reste à assurer après janvier 2011. Décision a donc été prise d’évaluer au mieux ce qui reste à effectuer (tant pour la mise à plat/numérisation que pour les opérations de tri et d’identification ultérieures), afin de pouvoir dégager précisément les priorités indispensables et d’assurer la continuation de ce projet original et novateur, qui permet une collaboration fructueuse entre des institutions et des spécialités différentes au service d’un patrimoine prestigieux.

jeudi 6 octobre 2011

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