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Joseph Dennis - États-Unis

Joseph Dennis, pensionnaire « Profession Culture » à la BnF
Sujet d'étude : Les documents patrimoniaux du fonds Pelliot chinois A et B
Département BnF d'accueil : Département des manuscrits
Tuteur : Nathalie Monnet, chargée de collections chinoises

Regard du tuteur BnF et apport réciproque

Joseph Dennis, chercheur américain et spécialiste des monographies locales de l’empire chinois des Ming et des Qing, a effectué au titre de Profession Culture, son premier stage à la BnF…. Pour le plus grand bien des collections chinoises, ainsi qu’en témoigne Nathalie Monnet, conservateur chargée du fonds chinois. Un fonds aussi riche qu’important au sein du département des Manuscrits de la BnF.
Joseph Dennis et Nathalie Monnet

Joseph Dennis et Nathalie Monnet

Joseph Dennis a travaillé sur des monographies locales chinoises du Nord Ouest de la Chine, provenant de régions pauvres et un peu à l’écart de l’empire. Pourquoi avoir choisi ces régions, en particulier ?

Nathalie Monnet : Il a choisi les territoires excentrés du Xingjiang, nouvellement conquis sous les Qing, et de la région voisine du Gansu, très pauvre, régions situées à l’extrême Ouest du territoire, ainsi que celle de Shaanxi qui, elle, est une province plus centrale de la Chine. Des populations ouïgoures, tibétaines et musulmanes vivaient dans ces zones, et le pouvoir impérial voulait les intégrer dans son orbe administrative, éducative et culturelle, au même titre que les autres provinces : cet effort d’homogénéisation des populations est un processus d’acculturation vieux de deux mille ans et qui perdure aujourd’hui. En fait, ce processus n’a jamais cessé. Il est vrai que la culture chinoise est très riche et fascinante, elle possède une telle force qu’elle a réussi à s’imposer en Asie dans des régions très éloignées et chez des populations pourtant très diverses.

Ces peuples ouïgours, tibétains, musulmans, en l’occurrence, étaient-ils consentants ?

N.M. : Il faut savoir que la Chine a toujours joui d’un prestige inégalé en Asie : se cultiver, c’était adopter la culture chinoise. En ce qui concerne les relations entre le Tibet et la Chine, les cultures - bien que très différentes - se sont souvent rencontrées et partagent en commun la religion bouddhique par exemple. Au XVIIIe siècle, l’empereur Qianglong, d’origine Mandchoue, était lui-même profondément bouddhiste et avait ses lamas tibétains, à demeure à la cour. Les relations philosophiques et religieuses ont toujours été importantes entre Chine et Tibet. Et même si, politiquement, aujourd’hui, il existe de graves difficultés, il ne faut pas oublier ce dialogue culturel des siècles passés.

Quels ont été, concrètement, les travaux de Joseph Dennis sur collections chinoises, durant son stage au département des Manuscrits ?

N.M. : En priorité, Joseph Dennis a rédigé des notices très détaillées pour plus d’une trentaine de monographies locales, dont certaines sont très volumineuses. Il a donc énormément travaillé sur les notices en anglais  tandis que je me chargeais de les traduire en français. Nous avons travaillé et discuté ensemble pour préciser des choses, au fur et à mesure. La préparation des notices nous a pris un peu de temps, car il s’agissait d’un travail un peu complexe et nous ne voulions pas faire d’erreur. Ces notices ont toutes été versées dans le catalogue BnF archives et manuscrits à l'automne 2010.

En second lieu, il a créé un glossaire afin de faciliter le travail des chercheurs : car ces monographies locales sont toutes plus ou moins construites sur le même schéma. Or les chercheurs qui ne sont pas rompus, comme lui, à cette spécialité peuvent butter sur leur terminologie, qui n’est pas toujours très limpide : certains termes sont assez vagues et varient en fonction de leur contexte. Recourir aux dictionnaires ne suffit pas toujours. Aussi Joseph Dennis a-t-il récupéré ce vocabulaire particulier et créé un glossaire, fournissant les sens possibles des termes rencontrés (il s’est occupé de la partie anglaise, et moi d’adapter la partie française). C’est, de fait, un outil de travail très utile, encore jamais créé. Cette tâche n’est pas terminée car elle n’était pas programmée, mais elle s’est imposée en cours de route.

Concernant son propre objet de recherche, quelles ont été les avancées ?

N.M. : Il s’est intéressé à des régions périphériques un peu déshéritées, peuplées à la fois de colons chinois et d’autochtones, qui furent administrées par le pouvoir central chinois. Joseph Dennis a patiemment recueilli des données sur les écoles et les bibliothèques locales, et particulièrement sur les livres dont disposaient ces institutions afin de comprendre comment la culture chinoise parvenait dans ces régions éloignées de la Chine centrale. Il a ainsi étudié les différents types d’ouvrages utilisés dans les bibliothèques, les écoles publiques et les autres institutions éducatives gouvernementales, et a essayé de comprendre comment étaient acquis et diffusés ces livres dans les bibliothèques. Il s’est également intéressé aux imprimeurs locaux. Sa recherche est inédite et constitue un apport intéressant pour l’histoire du livre et de sa diffusion locale en Chine ancienne. Son travail sur les monographies locales des deux régions du Xingiang et du Gansu est maintenant achevé.

Joseph Dennis a travaillé sur les fonds chinois de la BnF conservant de nombreuses monographies locales qui constituent, pour l’histoire de la Chine, une source alternative aux histoires dynastiques officielles, d’une richesse incomparable. Il s’agit d’une histoire fondée sur les écrits des officiels locaux et des autochtones. On y trouve une multitude d’informations : descriptions géographiques des territoires, produits locaux, monuments, sites, institutions, rites, coutumes, personnages célèbres et listes des fonctionnaires envoyés par le gouvernement central, etc. Lorsque ces recueils n’étaient plus à jour, on les réactualisait en rédigeant de nouvelles moutures ou en les complétant. Cette pratique a été très répandue en Chine, pendant des siècles. Grâce à ces sources, on dispose de renseignements extrêmement riches, traitant de sujets très variés, concrets, détaillés, où les chercheurs peuvent puiser des données précises au niveau local. Cela constitue un repositoire de données historiques inestimable.

Il nous a indiqué que si les bibliothèques américaines possédaient des reproductions de ces documents de recherche, seule la BnF conservait les originaux et c’est ce qui l’a conduit à postuler au programme de Profession culture pour venir les consulter

N.M. : Très riches, les Bibliothèques américaines ont en effet acheté beaucoup de documentation disponible en Chine. Aux Etats-Unis, Joseph Dennis avait essentiellement travaillé d’après des microfiches, des microfilms et des documents numérisés. Mais à la BnF, il a pu avoir un contact direct avec les éditions originales ce qui lui a permis d’approfondir les données codicologiques. Je crois que cela a considérablement enrichi sa recherche.

Y-a-t-il beaucoup d’autres chercheurs qui s’intéressent à ces monographies locales ?

N.M. : Joseph Dennis est le seul spécialiste à s’être consacré entièrement au genre des monographies locales. Les historiens modernes puisent ponctuellement dans ces sources, qui sont par ailleurs bien connues. Mais il n’y pas de spécialistes aussi experts que Joseph Dennis : en effet, il a étudié les structures de ces monographies, en a décodé les différentes sections…. Il possède une vision globale de ce type de littérature. Son travail est surtout très systématique, très approfondi.

Pouvez-vous nous rappeler brièvement l’origine du fonds chinois à la BnF ?

N.M. : Les tout premiers ouvrages chinois de la Bibliothèque provenaient de la collection de Mazarin. Ils sont entrés en 1668 au Département. Louis XIV avait envoyé des missionnaires français en Chine à la cour de l’empereur Kangxi, son contemporain, avec lequel il échangeait des cadeaux. Les missionnaires français furent chargés d’expédier des ouvrages chinois à la Bibliothèque du Roy et de réaliser en même temps des travaux scientifiques qu’ils envoyaient à l’Académie des Sciences. Ils avaient, en outre, une mission d’évangélisation. Mais ils travaillaient aussi pour le compte de l’empereur Kangxi. Certains d’entre eux ont d’ailleurs vécu en Chine jusqu’à leur mort...

Joseph Dennis a puisé, pour sa recherche, dans les « séries A et B » du fonds Pelliot, riches en monographies locales. Quelle est l’histoire de ce fonds ?

N.M. : En revenant de sa mission en Asie centrale en 1908, Pelliot avait suivi la route de la Soie, ce qui l’avait conduit à l’oasis bouddhique de Dunhang ( il y trouvera des manuscrits religieux, qui sont, depuis, mondialement connus des sinologues) ; il traversa des provinces chinoises où il acquit de livres imprimés, parmi lesquels des monographies locales. Il fut un des premiers sinologues à s’intéresser à ce type de littérature. A son retour, il sera nommé à une chaire du Collège de France. Plus qu’un archéologue, il était un historien et un philologue. Il nourrissait de grandes ambitions pour la sinologie française, en général, et pour le fonds chinois de la Bibliothèque nationale, en particulier. Pour lui, et c’était tout à fait fondamental : un bon travailleur devait posséder de bons outils (à l’époque, on ne parlait pas de « chercheur » mais de « travailleur »). Il considérait ces monographies locales comme des outils essentiels à la recherche.

Par ailleurs, il connaissait très bien les collections chinoises de la Bibliothèque Nationale et savait qu’elles contenaient relativement peu de monographies locales. C’est pour notre institution qu’il a en achetées ensuite à Shanghaï et à Pékin, chez des libraires ou des antiquaires (30 000 ouvrages imprimés chinois). Toutefois, à l’époque, le catalogue chinois de la Bibliothèque venait d’être achevé et publié par Maurice Courant. Le fonds d’imprimés chinois rapporté par Pelliot est donc resté une collection indépendante, qui a pris son nom. Malheureusement, comme ce fonds n’avait pas été intégré au catalogue général, il a été un peu négligé par les lecteurs. Je suis heureuse que le travail réalisé par Joseph Dennis permette de valoriser davantage ces éléments particuliers dus à Pelliot.  De plus, Joseph Dennis compte présenter le sujet des monographies locales à ses étudiants aux États-Unis, et rédiger des articles scientifiques sur ce point. Il prépare aussi un ouvrage sur les monographies locales. Tout ceci permettra de mieux faire connaître ces sources, et particulièrement celles conservées à la BnF.

Et du côté BnF, quel bilan tirez-vous de ses travaux ?

N.M. : Concrètement, ce chercheur aura réalisé un important enrichissement des notices, qui fera date. Il faut savoir que le fonds chinois de la BnF est – quantitativement et qualitativement- le plus important du département des Manuscrits. Il recouvre une multitude de sujets que ce soit d’histoire, de géographie, de littérature classique ou vernaculaire, de théâtre, d’ouvrages de mathématiques, d’astronomie, de médecine, etc. C'est une remarquable source pour l’étude de l’histoire de toutes les formes du livre. Les monographies locales font partie de cette richesse extraordinairement variée. Elles ne constituaient pas une priorité, comme la collection des manuscrits de Dunhang (ressortant également au fonds Pelliot) qui, elle, a été numérisée, cataloguée en profondeur et pour laquelle des bases en lignes ont été créées et des partenariats internationaux engagés. Nous travaillons également à la mise en ligne du fonds des imprimés chinois anciens, extrêmement vaste (bien que nous soyons au département des Manuscrits) qui mobilise nos priorités : le catalogue a été numérisé en mode image et va passer en mode texte dans les prochains mois. Les collections Pelliot A et B, moins prioritaires n’ont pas encore d’entrées dans le catalogue, mais il y aura désormais ces petites fenêtres ouvertes par le travail de Joseph Dennis. Cela pourrait ouvrir de nouvelles perspectives, car ce chercheur espère pouvoir s’intéresser de la même façon à d’autres régions de Chine, toujours à partir des monographies locales. Je suis très contente qu’une collection, qui n’était pas programmée dans les priorités, soit néanmoins valorisée, et rendue accessible aux chercheurs. Et qu’ainsi, les diverses richesses du fonds Pelliot de la BnF soient mieux connues.

mardi 15 février 2011

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