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Saadou Traoré - Mali

Saadou Traoré, pensionnaire « Profession Culture » à la BnF
Sujet d'étude : Description du fonds tombouctien conservé à la BnF
Département BnF d'accueil : Département des manuscrits
Tuteur : Marie-Geneviève Guesdon, chargée de collections de manuscrits arabes

Manuscrits arabes de Tombouctou : valoriser le patrimoine écrit de l’Afrique

Si, à 34 ans, Saadou Traoré a gardé des airs d’étudiant décontracté, qu’on ne s’y trompe pas. Ce chercheur Malien, qui a travaillé au département des Manuscrits de la BnF au titre du programme Profession Culture, porte en lui une rare persévérance et une profonde passion pour les manuscrits arabes de Tombouctou, sa ville natale.
Saadou Traoré @ BnF

Saadou Traoré

Itinéraire atypique que celui de Saadou Traoré (34 ans), jeune chercheur qui vient de travailler en 2010 quelques mois au département des Manuscrits, sous la houlette de Marie-Geneviève Guesdon, conservateur chargée des manuscrits arabes de la BnF. C’est la deuxième année consécutive pour ce stagiaire du programme Profession Culture autour des manuscrits arabes de Tombouctou… une vocation née très tôt dans son existence.

Un environnement particulier favorisa en effet la sensibilisation de l’enfant qu’il était aux manuscrits arabes tombouctiens. C’est que cette cité malienne a généré depuis le XVIe siècle une longue tradition savante : ses érudits, qui possédaient leur propre bibliothèque recevaient à demeure nombre d’élèves, pèlerins ou voyageurs. Dans ce contexte historique prégnant, l’enfant Saadou Traoré fréquentait, parallèlement au collège français, une école coranique traditionnelle où la calligraphie arabe lui devint chose familière.


« Quelque chose se passe avec le manuscrit »

Après des études secondaires à Mopti (cinquième grande région du Mali) puis à Bamako, la capitale, il s’inscrit à l’Institut de formation des maîtres de Tombouctou tout en continuant d’étudier au centre Ahmed Baba, qu’il a fréquenté dans son enfance : or depuis 1973, ce centre a acquis la dimension d’un institut, à l’initiative d’une commission d’experts de l’Unesco attachés à favoriser l’exploitation de ces manuscrits pour en faire revivre la tradition savante. Ainsi naît le CEDRAB, centre d’études des manuscrits du désert, missionné pour collecter les manuscrits africains provenant des pays qui longent le fleuve Niger (Burkina-Faso, Mali, Niger, Nigéria, Tchad). Dès lors, le jeune homme se partage entre une activité alimentaire de commerçant et ses matinées studieuses à l’Institut Ahmed Baba où il officie comme archiviste et bibliothécaire.

En 2008, Saadou se dédie totalement à sa recherche, participant à un programme de catalogage et de numérisation des manuscrits de Tombouctou, que finance un projet norvégien. Ce manuscrit arabe, qui l’a si fidèlement accompagné dans son enfance, devient alors la révélation, le but rayonnant de sa vie : « Quelque chose se passe avec le manuscrit…confie-t-il, tout m’intéresse et tout m’attire en lui : titre, nom de l’auteur, authenticité de ces informations non publiées…Je suis autant sensible au travail du copiste, du calligraphe, de l’enlumineur, qu’aux informations précieuses qu’il contient… En fait, je ne suis jamais aussi à mon aise que face à ces documents ». Pendant deux ans, il obtient un contrat dans une autre bibliothèque pour reclasser le fonds Kati, puis rejoint l’Institut Ahmed Baba en qualité de bibliothécaire archiviste. « Toute ma formation, résume cet autodidacte, je la dois à mes seuls efforts ».

Des manuscrits cachés aux yeux de l’Occident

Concernant ses recherches proprement dites, le jeune Malien révèle : « On se fait généralement une idée fausse sur l’oralité en Afrique. A Tombouctou, l’existence de textes arabes fut attestée dès le XIVe siècle ! Léon l’Africain les mentionnait en 1512 dans ses écrits. Ibn’Batouta de Tanger également, en 1353, qui créa une méthode d’enseignement du Coran au Mali. Mais les bibliothèques familiales, privées, de Tombouctou, qui les conservaient, ont souvent été soustraites au regard des Occidentaux, depuis 1890 et jusqu’en 1963. A tel point que lorsque, sous la période coloniale, l’archéologue Georges de Gironcourt parcourut le Mali de bout en bout, il n’en trouva que deux cents. Depuis 1973, toutefois, année pendant laquelle l’Unesco milita pour l’exploitation scientifique des manuscrits du centre Ahmed Baba, des Maliens ont exhumé ceux que leur famille avait si longtemps cachés. L’Institution Ahmed Baba les y a encouragés (dons, achats, prospections…). Ces précieux témoins ont alors  émergé au jour, et les bibliothèques familiales se sont entrouvertes aux Maliens eux-mêmes et aux chercheurs étrangers. Il faut aujourd’hui valoriser ces corpus qui couvrent une période allant du XIVe siècle jusqu’ aux années 1890. Trop longtemps marginalisés, ils doivent être exploités, et leurs références, saisies informatiquement. Il  faut les faire traduire, puis  éditer en France ».

Peu à peu, l’expérience d’archiviste et les connaissances de Saadou Traoré sont telles qu’il est prêt à postuler au programme  Profession Culture. Son idée est alors d’avoir accès aux manuscrits sub-sahariens de la BnF, dont ceux de Tombouctou datés du XVIe siècle au XIXe siècle, et qui se trouvent dans un fonds dit « Archinard » entré à la Nationale en 1892 (518 recueils), ainsi que dans un dépôt de la Société Asiatique de 1981 et des acquisitions plus récentes. De façon plus détaillée, le chercheur savait que, depuis plus d’un siècle, le département des Manuscrits de la BnF conservait des écrits « d’un chef de la communauté musulmane de Ségou, [la cité des Balanzans] au cours de la deuxième moitié du XIXe siècle, dont la bibliothèque fut fondée par Al-haj Umar Tall, chef de la confrérie Tijaniya et chef mililaire engagé dans la guerre sainte contre le royaume Bambara de Ségou et l’empire Peul du Macina (1852-1864) ».

Une fois admis au département des Manuscrits, Saadou s’est penché sur son catalogue et ses descriptions très anciennes, qu’il saisissait informatiquement en arabe, complétait de commentaires émanant de savants arabes, corrigeait ou rectifiait au besoin. Il révisait également les notices, en les adaptant aux normes bibliographiques internationales, sans oublier de rédiger des synthèses pour faciliter la recherche du lecteur. Son projet fut d’abord d’actualiser l'inventaire de la Bibliothèque Umarienne de Ségou et d’étudier certains documents du dépôt de la Société Asiatique, au sujet d'auteurs tombouctiens et de textes relatifs à Tombouctou. Il précisa notamment le catalogage de ces ressources, en incluant leurs aspects codicologiques. Tout cela... au bénéfice d’une meilleure connaissance et d’une bonne lisibilité de ces manuscrits africains à la Bibliothèque nationale de France. En parallèle, Saadou Traoré explorait le fonds « De Gironcourt » à la bibliothèque de l’Institut de France, riche de certains manuscrits dont,  à Tombouctou même, on ne trouve plus de trace !

Contribution de l’homme africain à l’histoire universelle

Le projet de Saadou a reçu le soutien de son directeur d’études à l’École pratique des Hautes études, François Déroche, lequel estime  : « Malgré l’intérêt que suscitent au plan international la sauvegarde et l’étude de ces manuscrits, il demeure essentiel que soient formés les spécialistes qui, localement, donneront à ces entreprises un effet durable ». Saadou Traoré se veut et sera de ceux-là.

Un autre de ses projets : susciter une exposition donnant à voir ces manuscrits au grand public, aux étudiants, aux chercheurs spécialistes de l’histoire musulmane du Mali : « Je voudrais faire comprendre aux descendants de ces auteurs l’importance de la contribution de leurs aïeux à l’épanouissement de l’Islam et, en second lieu, montrer la contribution de l’Homme africain à l’écriture de l’histoire universelle ».

Fort de son immersion dans les collections, Saadou veut aussi révéler au public arabophone et à ses compatriotes maliens que la BnF ne conserve pas exclusivement des livres en langue française mais également de rares manuscrits arabes…Chose que parfois les Français eux-mêmes ignorent. Il souhaiterait ainsi lancer un pont entre la Bibliothèque nationale de France et les bibliothèques anciennes de Tombouctou, dans le cadre d’échanges et d’un transfert de connaissances et d’expertises, propres à valoriser ce gisement documentaire, de grande valeur historique et philologique… que gardait jalousement l’ancestrale Tombouctou.

lundi 14 mars 2011

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