Histoire des quatre fils Aymon, très nobles et très vaillants chevaliers.
Grasset, Eugène-Samuel (1841-1917), Gillot, Charles (1853-1903), Marcilly, Charles
Paris, 1883
Page 137
BnF, Réserve des livres rares, RES M-Y2-11
Tardivement reconnue comme un important jalon dans la formation de l'Art nouveau, l'illustration des Quatre fils Aymon par Eugène Grasset fut d'abord accueillie dans une indifférence presque totale : seul un petit groupe d'amateurs, autour d'Octave Uzanne, la saluèrent, sans empêcher les trois quarts du tirage ordinaire d'être soldés. Lentement cependant l'intérêt s'éveilla et, à partir de 1890, Grasset apparut comme le chef de file d'un renouveau des arts décoratifs qui allait populariser ses femmes aux lèvres ourlées et aux longs cheveux roux. Marius Michel vers 1891, puis Charles Meunier s'enthousiasmèrent pour les Quatre fils Aymon, dont ils couvrirent de cuirs incisés les exemplaires de luxe. Les amateurs n'étaient pas en reste : en 1895, une enquête auprès d'eux classa ce livre en tête des publications les plus recherchées.
Lecteur et disciple de Viollet-le-Duc, Grasset avait dessiné sur les pages de ces exploits chevaleresques des architectures anciennes, des costumes et des armes qui firent impression. On admira les connaissances de l'artiste, sans voir que ces minutieuses reconstitutions du haut Moyen Âge, ces ornements tirés des manuscrits irlandais, côtoyaient des nuages, des arbres en fleurs, des vols de canards japonisants, ainsi qu'une certaine flore décorative qui serait bientôt envahissante : tout l'Art nouveau déjà, encore un peu corseté par les contraintes archéologiques, mais faisant éclater celles de l'illustration. Dans ce livre en effet, le premier de cette importance à comporter des dessins reproduits typographiquement en couleurs, Grasset multiplia les audaces de mise en pages, comme Gustave Doré, qu'il admirait tant, n'en avait jamais osé : le décor symbolique et l'imagerie illustrative échangent leurs rôles, l'espace de la page s'oriente selon des diagonales, les cadres débordent, les plans se superposent, se cachent, se répondent, celui du texte n'en étant qu'un parmi d'autres.
Véritable manifeste des libertés permises par l'illustration photomécanique, l'Histoire des quatre fils Aymon ouvrait des perspectives que les bibliophiles préférèrent ignorer, au début moins par hostilité passéiste à la photogravure que par sympathie à l'égard des graveurs sur bois, ces anciens artisans du livre que le "procédé" condamnait. Ainsi Henri Beraldi pouvait aussi bien prendre la tête du mouvement en faveur de ceux-ci, et joindre à sa collection ses dessins et les coloris originaux réunis, pour attester les progrès de l'industrie.
A.C
 
 
 
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