François Mitterrand entretenait avec la littérature une relation particulière.
Avec les auteurs tout d’abord, et plus encore avec leur façon d’écrire, comme il le rappelle dans Mémoires à deux voix écrit avec Elie Wiesel : « Au collège, en seconde, un professeur me fit connaître la NRF… Grâce à lui, j’entrais dans un monde paradisiaque où le style était roi. » Relation qu’il entretint toute sa vie par ses lectures comme par ses rencontres, innombrables, y compris durant sa vie politique et dans l’exercice de sa fonction présidentielle.
Avec l’écriture ensuite, au regard du très grand nombre de livres, discours, correspondances qui rythmèrent sa vie et auxquels il accordait, tant du point de vue du respect scrupuleux de la langue que de la recherche exigeante du mot juste, une attention constante. Même s’il devait avouer ne pas avoir eu une vraie vocation d’écrivain faute d’avoir fait le choix d’y consacrer sa vie. « Être un grand écrivain ? Si j’avais eu une ambition, elle aurait été celle-là. Mais je me voyais dans la peau d’un tribun de la Convention : j’écrivais les discours à leur place » poursuit-il ; plus loin : « J’aimais la parole, le verbe, quel qu’en fut le mode d’expression »1. Constat tenu par un homme au soir de sa vie ? La question mérite d’être posée, tant le propos contredit ce qu’il avait affirmé à Paris Match à son arrivée à l’Élysée – « Tenez compte pour mon portrait que je suis un écrivain avant d’être un homme politique »2. Quelques années plus tard, le président reconnaissait que les contraintes de l’action restaient les plus fortes : « On ne peut écrire sans l’unité de l’esprit, que seule rend possible l’unité de temps… Il y a un temps pour l’action et un temps pour l’écriture. Il est néanmoins possible de les réunir dans des œuvres de circonstances : allocutions, notes adressées à ses collaborateurs, préfaces à des ouvrages »3.
Ce goût affiché pour la littérature, dans un pays où l’écriture constitue « une modalité d’exercice du métier politique »4 ne saurait étonner. La « littérarisation du pouvoir »5 institutionnalisée au siècle de Louis XIV, a laissé une trace durable dans la vie politique française, érigeant jusqu’à nos jours la culture lettrée comme norme, et conférant à ses détenteurs une ressource politique précieuse. Le fondateur de la Ve République, en plaçant le président au cœur des institutions et en lui prêtant les traits d’un homme providentiel, en a accentué le trait, érigeant en norme le « présidentialisme lettré »6. François Mitterrand, soucieux d’apparaître comme l’opposant par excellence du général de Gaulle, lui emboîta paradoxalement le pas, basculant en somme de l’écrivant – de livres politiques, exercice réservé à la profession – à l’écrivain. Dans une analyse incontournable pour qui s’intéresse à la question, François Hourmant a montré comment l’ancien président se forgea une image et une réputation d’écrivain à des fins de pouvoir, de la Nièvre à l’Élysée, jusqu’à « la tentation de l’immortalité »7.
Mais si Mitterrand sut comme peu d’hommes politiques instrumentaliser son goût pour la littérature à des fins politiques, il n’en cultiva pas moins une passion pour les écrivains, la lecture et l’écriture. C’est cette sensibilité littéraire de l’homme politique que nous proposons d’interroger, à travers une approche pluridisciplinaire. Des sources qui ont fait l’objet de publication récentes8, ou qui ont été déposées en archives9, permettent en effet d’examiner à nouveau frais et d’approfondir la réflexion, en veillant à ne pas se limiter à la période élyséenne de sa trajectoire politique et biographique10, ou à la seule décennie d’Épinay, si riche en publication de livres et si incontournable dans la quête du pouvoir élyséen fût-elle. Loin de s’en tenir à l’écriture, il convient de saisir l’homme de lettres dans toutes ses dimensions – des pratiques de lecture à la présence d’écrivains dans son entourage et à la publicité qu’il en fait. Si la démarche est d’abord biographique, elle ne saurait isoler François Mitterrand de ses contemporains ou de ses prédécesseurs, français ou étrangers. Plus profondément, ce détour par la littérature est l’occasion d’enrichir la réflexion sur le métier politique, que ce soit sur la place de l’intime en politique, les émotions, les sensibilités et, plus encore, le rapport au temps.
1 – François Mitterrand, Elie Wiesel,
Mémoire à deux voix, Paris, Odile Jacob, 1995, p. 162-163.
2 –
Paris Match, 3 juillet 1981.
3 – François Mitterrand, Elie Wiesel,
op. cit.
4 – Christian Le Bart, « L’écriture comme modalité d’exercice du métier politique »,
Revue française de Science politique,1998/1, vol. 48
.
5 – Christian Jouhaud,
Les pouvoirs de la littérature. Histoire d’un paradoxe, Paris, Gallimard, 2000.
6 – Christian Le Bart,
La politique en librairie. Les stratégies de publication des professionnels de la politique, Paris, Armand Colin, 2012.
7 – François Hourmant,
Le pouvoir et la plume. Portrait d’un président en écrivain, Paris, PUF, 2010.
8 – François Mitterrand,
Lettres à Anne, 1962-1995, Paris, Gallimard, 2016, et François Mitterrand,
Journal pour Anne, Paris, Gallimard, 2016.
9 – Notamment : le fonds Anne Pingeot à la BnF, les archives Mitterrand à l’Institut François Mitterrand.
10 – Serge Berstein
et alii,
François Mitterrand : les années du changement, 1981-1984, Paris, Perrin, 2001.
Journées organisées par l’Institut François Mitterrand et la Société française d’histoire politique, en partenariat avec la BnF, les Archives nationales et la faculté des Lettres de Sorbonne Université
Comité scientifique
Judith Bonnin, Frédéric Bozo, Noëlline Castagnez, Alexandre Gefen, Pascale Goetschel, François Hourmant, Jean-Marc Hovasse, Bernard Lachaise, Nicolas Leron, Michel Murat, Jean Musitelli, Anne-Laure Ollivier, Sébastien Repaire
Programme
1re journée – 15 octobre 2026
9 h – Accueil du public
9 h 15 – Mots d’accueil
Par Gilles Pécout, président de la Bibliothèque nationale de France, professeur des universités à l’École normale supérieure, et Jean Glavany, ancien ministre, président de l’Institut François Mitterrand
9 h 30 – Introduction au colloque
Par Anne-Laure Ollivier, professeure d’histoire en classes préparatoires et chercheuse associée au laboratoire POLEN (université d’Orléans), et Sébastien Repaire, agrégé et docteur en histoire contemporaine, directeur scientifique de l’Institut François Mitterrand
10 h – Lectures et contacts avec la littérature
Présidence : Florence Naugrette, professeur de littérature française à Sorbonne Université
Les bibliothèques de François Mitterrand. Quels ouvrages, quelles bibliothèques au Centre culturel Jean Jaurès de Nevers ?
Par Pascale Goetschel, professeure d’histoire contemporaine à l’université Paris I Panthéon-Sorbonne
François Mitterrand, au miroir de Chateaubriand
Par Samantha Caretti, professeure agrégée, académie de Versailles, et docteure en littérature, université de Caen-Normandie (LASLAR)
François Mitterrand et Lamartine « dans l’histoire, dans la littérature et dans la poésie »
Par Jean-Marc Hovasse, professeur de littérature française à Sorbonne Université (CELLF)
Questions et discussion
11 h 15 - 11 h 30 – Pause
François Mitterrand et les droites littéraires : signes et connivences esthétiques
Par François-Jean Authier, professeur agrégé de lettres modernes en classes préparatoires
François Mitterrand et l’Italie des lettres
Par Gilles Pécout, président de la Bibliothèque nationale de France, professeur des universités à l’École normale supérieure
Questions et discussion
12 h 30 - 14 h – Pause déjeuner
14 h – La littérature comme ressource politique
Présidence : Christian Amalvi, professeur émérite d’histoire contemporaine à l’université Paul Valéry - Montpellier 3
Une longue fréquentation. Mitterrand et Duras, de la Résistance au tombeau
Par Victor Laby, doctorant en histoire à l’EHESS et rédacteur en chef de la revue Commune
Mitterrand et Senghor : dialogues sur la littérature et le socialisme
Par Elara Bertho, chargée de recherches au CNRS (Centre de recherches sur les arts et le langage)
Questions et discussion
15 h - 15 h 15 – Pause
La communication de François Mitterrand dans les émissions littéraires
Par Pierre-Emmanuel Guigo, maître de conférences en histoire contemporaine à l’université Paris Est Créteil
En lisant, en écrivant. Iconographie mitterrandienne et littérarité présidentielle
Par François Hourmant, professeur de science politique à l’université d’Angers
Les conseillers culturels, François Mitterrand et la littérature au temps de la présidence
Par Bernard Lachaise, professeur honoraire d’histoire contemporaine à l’université Bordeaux Montaigne
16 h 30 – Table ronde « grands témoins »
Modération : Jean Glavany, ancien ministre, président de l’Institut François Mitterrand
Avec :
- Laure Adler, journaliste, essayiste et ancienne directrice de France Culture
- Bernard Latarjet, ancien administrateur culturel
- Pierre Morel, ambassadeur honoraire
- Benoît Yvert, historien et éditeur
17 h 30 - 18 h 30 – Pause
18 h 30 – Lecture de textes de François Mitterrand par Christian Gonon, sociétaire de la Comédie Française & Grand Entretien avec Jean-Marie Rouart, de l’Académie française
20 h – Cocktail dînatoire
2e journée – 16 octobre 2026
9 h – Accueil du public
9 h 15 – L’écrivain
Présidence : Noëlline Castagnez, professeure d’histoire contemporaine à l’université d’Orléans
Le style de François Mitterrand
Par Olivier Barbarant, inspecteur général de l’Éducation nationale
François Mitterrand, écrivain de combat
Par Michel Murat, professeur émérite de littérature française à Sorbonne Université
D’Ovide à Laclos, les Lettres à Anne et la tradition rhétorique épistolaire
Par Charlotte Simonin, professeure agrégée de lettres en classes préparatoires au lycée Poincaré à Nancy et docteure en littérature française
Questions et discussion
10 h 30 - 10 h 45 – Pause
La géographie comme écriture de soi dans les Lettres à Anne et le Journal pour Anne
Par Florence Naugrette, professeur de littérature française à Sorbonne Université, et Jean Maurice, professeur honoraire de littérature française à l’université de Rouen
L’écrivain empêché. Autour du manuscrit du 2 décembre 1851
Par Judith Bonnin, maîtresse de conférences en histoire contemporaine à l’université Bordeaux Montaigne, Serge Linkès, maître de conférences HDR en langue et littérature françaises à La Rochelle Université et membre du laboratoire ITEM (CNRS/ENS), et Aurèle Crasson, ingénieure de recherche en littérature française et directrice adjointe du laboratoire ITEM (CNRS/ENS)
Mitterrand, personnage de fiction
Par Rémi Lefebvre, professeur de science politique à l’université de Lille
Questions et discussion
12 h 15 – Grand entretien avec Erik Orsenna, de l’Académie française
Informations pratiques
tarifs et conditions d’accès
Entrée gratuite – Réservation obligatoire
Il est recommandé de se présenter en avance (jusqu’à 20 minutes avant la manifestation).
Date et Horaires
Jeudi 15 octobre 2026
9 h – 20 h
Vendredi 16 octobre 2026
9 h – 13 h
Accès
François-Mitterrand – Grand auditorium
Quai François-Mauriac – 75013 Paris
Entrée Est face à la rue Émile Durkheim