Bruno Fert - Sur le fil de nos frontières

Territoires : Frontière franco-espagnole : Pyrénées Atlantiques, Ariège, Pyrénées Orientales
Alors que dix points de passage entre la France et l’Espagne sont toujours fermés depuis Janvier 2021, les habitants de ces territoires apprennent à vivre avec une frontière qui se referme et se militarise. Un voyage photographique le long des Pyrénées qui documente à travers les paysages et les habitants, les mutations de la frontière et leurs conséquences.
 
© Mélanie Kerloc’h
Bruno Fert est un photographe documentaire français né en 1971 à Boulogne Billancourt.
 À l’âge de douze ans, Bruno Fert égare les précieux albums photos que lui avait confiés sa grand-mère. Plus de photos de familles ! Comme pour réparer cette perte, il commence à photographier le monde et ses habitants. Bruno Fert s’orientera ainsi vers la section photographie de l’École Nationale Supérieure des Arts Décoratifs. La timidité et la peur des conflits ont évité à Bruno Fert de devenir grand reporter de guerre où portraitistes de célébrités. L’artiste, s’intéresse alors à des zones de conflit mais en prenant garde de s’y rendre bien après la fin des hostilités : sa série Les absents évoque sans les montrer les réfugiés palestiniens. Les photographies de ce qu’il reste de leurs villages détruits nous racontent l’exode de cette population en 1948. L’habitat, modeste refuge, ruine ou logement de fortune, revient souvent dans ses images.
En 2016, Bruno Fert photographie à travers l’Europe les intérieurs des tentes et des cabanes où vivent les populations migrantes. En associant les images de ces espaces intimes aux visages de leurs habitants et à leur témoignage, l’artiste nous dévoile alors des singularités et nous raconte autant de parcours d’exil. Par ses travaux, Bruno Fert cherche à révéler des problématiques sociales ou politiques en les dévoilant sous un angle singulier. À chaque fois, il s’efforce de faire parler les lieux : d’y rechercher les traces de celles et ceux qui les ont habités et de retisser en image les fils de leur histoire.

 

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Février 2022

 

Le 10 février 2022

Le col est fermé.

Jusqu’en janvier 2020, une route permettait de rejoindre l’Espagne en passant pas Le col de Banyuls. Je me rends à cette frontière par une route sinueuse. Arrivé au col, plusieurs panneaux renvoient le public à l’histoire de ce point de passage entre la France et l’Espagne : certains témoignent de la fuite des Républicains espagnols et de la rudesse des camps où ils furent enfermés. Des flèches jaunes montées sur des piquets, pointent les directions des « Chemins de la liberté » et du « Chemin Walter Benjamin » par lequel le philosophe allemand a tenté d’échapper aux nazis le 26 septembre 1940. Plus loin, une imposante stèle de marbre rend hommage aux « évadés de France » de la seconde guerre mondiale. Mais en janvier 2020, la préfecture a fait placer d’énormes blocs de pierre sur la route afin de fermer le passage vers l’Espagne. Depuis les automobilistes se garent des deux côtés du barrage. Certains s’interrogent sur l’utilité de cet obstacle …

 

mars 2022

 

Le 16 mars 2022

Mais où est la borne 602 ?


Je commence ce voyage photographique le long de la frontière franco-espagnole  par l’endroit où cette dernière termine sa course dans la Méditerranée: la Punta de l’ocell ou Pointe de l’oiseau. Je veux photographier la borne numéro 602. Celle qui clôture les 637 kilomètres que parcourt la frontière le long des Pyrénées.
Un chemin qui longe la falaise depuis la dernière ville française de Cerbère permet de gravir le cap. En haut, je trouve facilement la borne 601. Je descends la pente en direction de la mer afin de retrouver la dernière borne frontière. Le sol s’incline de plus en plus vers le bord de la falaise et la mer qui bouillonne en contrebas. Je ne distingue aucune trace de la borne 602. Se trouve-elle au pied de rochers, cachée par le tumulte des vagues ? Est-elle tombée au fond de la Méditerranée  ?

© Bruno Fert

 

© Bruno Fert

 

Le 19 mars 2022

La légion étrangère.


Non loin de la borne frontière 601, une petite construction se dresse en haut du cap. Google map la répertorie comme « La casera des Alemanys ». Des militaires allemands ont du y observer la Méditerranée durant la fin de la seconde guerre mondiale, redoutant un débarquement qui ne s’est jamais produit.
Après quelques minutes de marche sur le « chemin des cachalots », j’aperçois un groupe de soldats à proximité de l’ancien poste de douane. Je les aborde pour leur demander si je peux les photographier. Dans un français hésitant teinté d’un fort accent russe, l’un d’eux me répond qu’il doit demander l’autorisation à son chef. Sa radio crépite un moment. Après quelques échanges et 10 minutes d’attente, un lieutenant déboule dans un 4X4 kaki.
Deux jours plus tard, je recevrai l’autorisation de suivre les patrouilles de ce groupe de soldats: il s’agit d’une unité de la Légion étrangère affectée à la surveillance de la frontière dans le cadre de la mission Sentinelle. Le service de communication de l’armée me précise que ces soldats ont pour mission principale la lutte anti-terroriste et qu’ils ne sont pas là pas pour contrôler les flux migratoires, comme le disent certains médias.

© Bruno Fert

 

Le 21 mars 2022

Des guerriers timides


Je retrouve les légionnaires dans leur base de Port-vendres le 21 mars. Ils sont Russes, Serbes, Colombiens ou Chinois. Ils partagent des chambres à trois ou quatre dans un batiment qui surplombe le port commercial.
C’est l’heure du départ. Chacun enfile son gilet par balle et va chercher son fusil  mitrailleur dans l’armurerie. Les chargeurs, rangés dans un coffre, sont distribués. Le 4x4 et les quatre Kangoos quittent la base vers différents points de la frontière. Arrivé au col de Banyuls, les légionnaires patrouillent par trois sur les chemins de randonnées qui bordent la frontière espagnole. Le lieutenant qui les dirige me glisse un conseil : « n’hésitez à leur dire exactement ce que vous voulez qu’ils fassent pour les photos. Ils sont très timides ».

 

© Bruno Fert

 

© Bruno Fert

 

Avril 2022

Les Archives

 

Archives Départementales d’Occitanie ©Bruno Fert

 

Comment photographier une frontière ? Celle des Pyrénées est matérialisée physiquement par la crête des montagnes et 602 bornes. Pour aller à sa rencontre et regarder cette frontière autrement, je voudrais mieux connaitre son histoire.

Je me rends aux Archives Départementales d’Occitanie. Je veux rechercher dans le passé des éléments qui me serviront à photographier le présent différemment. Révéler les traces d’histoires anciennes présentes dans les paysages d’aujourd’hui. Je demande à l’archiviste les documents versés par la préfecture aux Archives Départementales d’Occitanie. L’homme me regarde en écarquillant les yeux : il y en a beaucoup trop. Il faut que je précise ma demande au risque de me retrouver avec une avalanche de vieux papiers à explorer. Mais jusqu’où remonter dans les temps ? Je commence par les années 30-40 et déjà, la tache semble démesurée. Passionnante aussi : des lettres manuscrites, des notes ou des télégrammes, parfois codés !

Le 15 avril 1940. L’ancien président de la République Espagnole, M.Azaña est tombé gravement malade. Son beau-frère demande aux autorités Françaises de tenter de retrouver le médecin de l’ancien président parmi les Républicains qui ont trouvé refuge en France …

En pleine guerre d’Espagne, la police française soupçonne un projet d’attentat fomenté par des sympathisants franquistes et visant à détruire le tunnel entre Cerbère et Port-bou.

Le 8 janvier 1940, M. Lancial demande où se trouvent les stocks de farine mis à la disposition des autorités espagnoles par le gouvernement Français.  On lui répond qu’ils sont à Port-Vendre, mais personne ne semble les trouver. Puis les messages suivants sont codés et déchiffrés au crayon noir : dojel reber kimer dokoz rijuk = 10 000 sacs de farine, 1 000 tonnes sont à disposition des autorités espagnoles …

Je photographie des détails des lettres, de télégrammes de ces histoires qui me parlent de ces frontières. Une affiche m’interpelle : les Archives Départementales d’Occitanie. ont organisé une exposition de la fête de l’ours.
C’est une fête carnavalesque qui se déroule dans trois communes situées à quelques kilomètres de la frontière Espagnole: Arles-sur-Tech, Prats-de-Mollo-la-Preste et Saint-Laurent-de-Cerdans. Cette fête inspirée d’anciens rites agraires liés à la mort et au passage de l’hiver au printemps, est venue se superposer l’opposition du masculin et du féminin, du familier de l’étranger : l’ours représente l’altérité, celui qui vient dévorer nos enfants mais qui peut aussi intégrer notre communauté.  Être attaqué par l’Ours ou invité à danser avec lui en est devenu le signe, perçu comme un dû par les autochtones et comme un honneur par les étrangers.

Je décide de partir à la recherche de cet ours pour en savoir plus.

 

 

© Bruno Fert