Cap sur l'imaginaire – Exposition

Julie Garel-Grislin et Cristina Ion, conservatrices au département des Cartes et plans de la BnF, sont les commissaires de l’exposition Cartes imaginaires. Inventer des mondes. Pour Chroniques, elles reviennent sur la genèse du projet et les axes fondateurs d’une exposition qui s’attache à rendre accessibles les trésors cartographiques de la Bibliothèque.

 

An Anciente Mappe of Fairyland de William Sleigh - BnF, département des Cartes et plans, GE A-1897

 

Chroniques : Vous avez assuré à quatre mains le commissariat de l’exposition Cartes imaginaires. Inventer des mondes : comment est né ce projet ?

Cristina Ion : L’idée a émergé en 2018, à notre arrivée au département des Cartes et plans – moi comme adjointe de la directrice, Julie comme cheffe du service Conservation. Je suis historienne des idées politiques ; Julie a été formée à l’histoire et l’histoire de l’art. Pour aborder les collections du département, il nous fallait trouver notre propre voie, distincte de celles de nos collègues qui sont, pour certains, d’éminents spécialistes de la cartographie et de son histoire. Or au même moment, Julie travaillait à un article pour un numéro de la Revue de la BnF dont le dossier était consacré à la création de mondes et d’imaginaires contemporains. Ce numéro explorait les univers fictionnels tels que J. R. R. Tolkien les définit sous l’expression world building dans l’essai Du conte de fées (On Fairy-Stories, publié en 1947).

Julie Garel-Grislin : Dans les fictions qui imaginent des univers parallèles, avec leurs propres règles, leur propre langage parfois, la carte concourt au récit. Je m’étais alors intéressée à Tolkien et à Faulkner, et j’avais découvert l’incroyable carte de Bernard Sleigh, établie en 1925 et aujourd’hui présentée dans l’exposition. Longue d’un mètre et demi, elle déploie le monde de Fairyland, avec ses continents, ses îles, ses massifs montagneux, ses rivières et ses lacs. Une cinquantaine de contes et récits légendaires y prennent forme à travers des lieux emblématiques – la tour de Raiponce, les palais d’Obéron et de la Belle au bois dormant – et des personnages comme Ulysse, Hansel et Gretel, Tom Pouce ou Humpty Dumpty. C’est par ce lien entre littérature et cartographie que je suis entrée dans les collections.

Vous avez donc choisi d’aborder la cartographie en tant que non-spécialistes ?

C. I. : Oui, résolument ! Julie et moi venons du champ des sciences humaines, où l’on assiste depuis plusieurs années à une forme de « tournant spatial », comme si, après la fin de l’histoire, on s’était désintéressé du temps pour se tourner vers l’espace. Des penseurs comme Michel de Certeau ou Gilles Deleuze (pour qui « écrire, c’est cartographier ») ont contribué à faire de la carte un objet d’étude pluridisciplinaire. Les philosophes s’en emparent, les artistes et les chercheurs en littérature aussi. Considérer la carte comme un objet culturel qui façonne notre compréhension du monde permet de dépasser une vision associant trop étroitement l’histoire de la cartographie au seul progrès des connaissances géographiques. D’où notre choix de regarder les cartes à travers le prisme de l’imaginaire, en considérant aussi bien celles qui représentent des mondes partiellement connus et dont les blancs sont comblés par l’imagination du cartographe, que celles qui figurent des univers rêvés ou fictionnels.

J. G.-G. : Et puis nous arrivions dans un département qui regorge de trésors : nous voulions les donner à voir à tout le monde ! L’exposition a d’emblée été conçue comme accessible à tous, y compris au jeune public. Avec la direction des Publics de la BnF, nous avons envisagé des actions à destination des scolaires, de la maternelle aux écoles d’art, mais aussi pour les familles. La carte a cette capacité à parler à tous.

C. I. : Cela dit, nous avions aussi conscience de nous inscrire dans une tradition exigeante d’expositions cartographiques, commencée avec Cartes et figures de la Terre, présentée au Centre Pompidou en 1980, qui explorait les cartes comme instruments de diffusion du savoir et du pouvoir. Il y a eu ensuite l’exposition Mapping du MoMa, en 1994, où la carte était vue comme source d’inspiration pour les artistes à partir de la fin des années 1950. À la BnF, plusieurs expositions scientifiques autour de documents cartographiques ont eu lieu ces dernières années avec L’âge d’or des cartes marines en 2012 et Le monde en sphères en 2019. Mais la Bibliothèque n’avait encore jamais proposé de grande exposition rassemblant les chefs-d’œuvre cartographiques qu’elle conserve dans ses fonds, à travers un thème transverse et universel.

Parlez-nous de quelques-uns de ces chefs-d’œuvre…

J. G.-G. : La liste est longue : de l’Atlas Miller et ses cartes marines enluminées sur parchemin à la Carta marina, célèbre représentation des mers dressée par Olaus Magnus au XVIe siècle, sans oublier la carte dite « de Christophe Colomb » ! À cela s’ajoutent des chefs-d’œuvre issus d’autres départements de la BnF – comme l’Atlas catalan, conservé au département des Manuscrits, ou la carte d’Islande établie par Abraham Ortelius à la fin du XVIe siècle, insérée dans une édition de son atlas conservée à la Réserve des livres rares. L’exposition bénéficie également de prêts extérieurs exceptionnels : le musée Guimet nous prête l’un de ses trésors, le cosmogramme représentant le mont Meru, et le Service historique de la Défense nous confie la Cosmographie universelle de Guillaume Le Testu. Les visiteurs pourront aussi admirer des manuscrits de Tolkien en provenance de la Bodleian Library, mais aussi la carte de Glass Town – cette terre imaginée par la fratrie Brontë – prêtée par la British Library, ou encore les saisissantes cartes anthropomorphes dessinées au XIVe siècle par le moine Opicino de Canistris, conservées à la Bibliothèque apostolique vaticane.

C. I. : L’exposition accorde aussi une large place à l’art contemporain, avec de nombreux prêts provenant de galeries, de collections particulières ou des artistes eux-mêmes. Pour certaines œuvres, j’ai rendu visite aux artistes dans leurs ateliers et effectué les choix avec leur aide. C’est le cas de David Renaud, dont la série Marteloires interroge la cartographie et la topographie, et de Brankica Žilović, qui invite broderie et tissage au cœur des cartes…

Les œuvres et documents que vous avez choisis couvrent une période très large et des médiums variés, de l’atlas médiéval au jeu vidéo. Comment avez-vous élaboré le parcours proposé aux visiteurs ?

C. I. : L’exposition est pensée comme un véritable voyage, avec une progression vers l’imaginaire rendue sensible par une scénographie féérique, presque enveloppante. Les visiteurs découvrent d’abord des mondes inexplorés, avec leur lot de fantasmes et de mythes, puis ils abordent les mondes légendaires, du jardin des Hespérides à l’Eldorado, en passant par les topographies sacrées hindouistes ou bouddhistes. L’entrée dans les mondes littéraires mène de l’utopie à la littérature fantasy, du roman d’aventure aux classiques jeunesse, du Mordor à Skyrim, avant une dernière partie qui fait la part belle à l’imaginaire des cartes, à leur capacité à représenter, au-delà des mondes, des émotions, des sentiments.

J. G.-G. : Nous avons tenu, au fil du parcours, à jouer sur la diversité des médiums et à faire dialoguer les époques, ce qui va de pair avec notre volonté d’ouverture à des publics variés, évoquée tout à l’heure. Un exemple : dans la section consacrée aux îles et royaumes mythiques, une carte de l’Atlantide du XVIIIe siècle éclaire à la fois le service en céramique Atlantide, créé il y a vingt ans par Annabelle d’Huart pour la Manufacture de Sèvres, et la map d’une extension du jeu Assassin’s Creed Odyssey, développée en 2019 par Ubisoft.

Le jeu vidéo et le jeu de rôles sont effectivement évoqués à plusieurs reprises au fil du parcours : quelle place avez-vous réservée à la pop culture ?

J. G.-G. : Cartes et pop culture, voilà qui aurait pu faire l’objet d’une exposition en soi ! Pour donner une lisibilité au parcours, il a fallu laisser de côté, à regret, certaines manifestations contemporaines de l’imaginaire des cartes. Je pense par exemple à la place de la carte dans la musique K-pop. C’est pourquoi nous avons choisi d’organiser un colloque intitulé « Pop-cartographie. Cartes et culture populaire », qui constitue l’un des nombreux événements associés à l’exposition. Une douzaine de chercheurs et chercheuses dans différentes disciplines y montreront comment les industries culturelles se sont emparées de la carte, de l’essor du roman-feuilleton aux séries télévisées et aux jeux vidéo. On parlera aussi de K-pop !

C. I. : La carte permet d’articuler des univers que l’on oppose parfois, comme culture savante et culture populaire. C’est précisément ce que nous avons cherché à faire avec cette exposition : tisser des liens entre l’art et la science, la technique et l’émotion, la raison et l’imaginaire.

Propos recueillis par Mélanie Leroy-Terquem

Entretien paru dans Chroniques n° 105, avril - juillet 2026

 

Des visites et ateliers autour de l’exposition

Conçue pour séduire aussi bien le jeune public que les amoureux des cartes anciennes, l’exposition Cartes imaginaires. Inventer des mondes s’accompagne de plusieurs activités adaptées à tous.

Dès l’entrée, une carte à gratter est proposée aux enfants de 5 à 12 ans. Leur mission ? Suivre un parcours semé d’énigmes et percer le secret du grand cartographe Giuseppe Torcamor pour recevoir une récompense à la sortie !
En famille, une visite-atelier « Petit cartographe-conteur » de deux heures invite à créer à son tour la carte d’un territoire.
La visite guidée « Bon voyage » permet, en une heure trente, d’entrer dans l’imaginaire cartographique, des manuscrits médiévaux aux jeux vidéo. En une heure, la visite « L’île, entre réalité et imaginaire », explore quant à elle le motif de l’île, à la fois terre de dangers potentiels et promesse d’un ailleurs idéal.