Dans la peau des Bat’ d’Af

Longtemps considérés comme perdus, sept carnets de tatouages d’Alexandre Lacassagne ont refait surface dans les locaux de la faculté de médecine de Lyon. Conservés par la bibliothèque universitaire Lyon 1, ces relevés réalisés à la fin du XIXe siècle constituent un témoignage exceptionnel sur les milieux populaires et carcéraux de leur temps. Restaurés puis numérisés à la BnF, ils sont désormais accessibles dans Gallica, la bibliothèque numérique de la BnF et de ses partenaires.

 

 

Tatouage extrait des carnets de la collection du Dr Alexandre Lacassagne - 1880 - Bibliothèque de l’université Claude Bernard - Lyon 1


« À mon amour, pour toujours », « Les passés m’ont trompé, les présents m’étourdissent, l’avenir m’épouvante », « Venez, mesdames, au robinet d’amour »… Décalqués sur la peau de détenus et de militaires, parfois dans des endroits intimes, des devises mélancoliques ou provocatrices côtoient des cœurs transpercés, des ancres marines et des mains entrelacées. Ces tatouages ont été soigneusement classés dans sept carnets par Alexandre Lacassagne (1843-1924), professeur de médecine légale à Lyon. Au total, l’ensemble rassemble 1 233 motifs relevés sur 378 hommes.

Des biographies encrées

À partir des années 1870, Lacassagne collecte ces tatouages lors de missions en Algérie, notamment auprès des soldats des bataillons disciplinaires d’Afrique du Nord, dits Bat› d’Af. Chaque dessin est relevé et annoté avec soin : âge, profession, origine, parcours militaire ou judiciaire. Considéré comme le fondateur de l’anthropologie criminelle en France, Lacassagne voit dans ces marques une forme de langage social. Leur nombre permettrait même, selon lui, de mesurer le degré de criminalité d’un individu. Plus d’un siècle plus tard, le regard a changé et ces carnets sont considérés comme une ressource exceptionnelle pour l’histoire sociale et culturelle du XIXe siècle. Derrière les dessins apparaissent en effet des fragments de vies, des croyances, des émotions et des aspirations dont les archives ont rarement conservé la trace.

Une restauration à l’identique

Pour préserver ces carnets, la BU Lyon 1 fait appel à la BnF dans le cadre du par tenariat qui unit les deux établissements depuis plus de vingt ans. La valeur documentaire du corpus apparaît immédiatement à Alina Cantau qui coordonne, avec Isabelle Bonnard, le projet de coopération numérique pour la BnF. Si la plupart des recueils sont en bon état, plusieurs présentent des déchirures et des fragilités. Une intervention s’impose pour permettre leur numérisation. Ils sont alors confiés à l’atelier de restauration-reliure-dorure du département de la Conservation. Six carnets ont conservé leur reliure historique et leur système complexe d’onglets, mais un septième a été démonté lors d’une précédente restauration : faut-il le laisser en l’état ou le restaurer à l’identique ? Le choix est finalement fait de reconstituer la collection telle que le médecin lyonnais l’avait conçue. Les originaux conservent ainsi toute leur valeur patrimoniale.

La seconde vie des carnets

Une fois numérisés, les motifs et annotations d’Alexandre Lacassagne sont mis en ligne dans Gallica. Historiens, sociologues, historiens de l’art et de la médecine ou encore spécialistes du tatouage peuvent désormais les étudier plus facilement. À la clé, une connaissance plus fine et plus sensible des milieux populaires et en marge de la IIIe République. Mais au-delà de leur intérêt documentaire, ces tatouages gardent un pouvoir d’évocation intact. On y perçoit encore les émotions, les rêves et les révoltes de ceux qui les portaient.
 

Karine Moreaux

Article paru dans Chroniques n°106, septembre-décembre 2026