Dans les malles de Merleau-Ponty. Un fonds capital pour les sciences humaines
Des archives de Maurice Merleau-Ponty, données à la BnF par son petit-fils Guillaume Butel, viennent compléter un don effectué dans les années 1990. Michel Dalissier, professeur de philosophie à l’université de Kanazawa et récent éditeur de ses inédits d’après-guerre, a contribué à l’entrée de ce don. Fin connaisseur d’un fonds qu’il a inventorié, il entrouvre pour Chroniques la porte du cabinet du philosophe.
Chroniques : Ce complément d’archives de Merleau-Ponty est arrivé au département des Manuscrits sous la forme de trois malles remplies de documents. Pouvez-vous nous raconter leur histoire ?
Michel Dalissier : À la mort de Maurice Merleau-Ponty, en 1961, Suzanne, son épouse, et Claude Lefort, son élève et ami, ont semble-t-il mis de côté les manuscrits qui leur semblaient publiables (La Prose du monde, Le Visible et l’Invisible…), lesquels ont été donnés en 1992 et 1993 à la BnF. Les autres se sont retrouvés dans trois malles, laissées un temps dans son bureau ; elles nous arrivent aujourd’hui telles une manne biographique et bibliographique qui s’étend de ses années de lycée jusqu’à la veille de sa mort.
Quels sont ici les inédits les plus importants dans ce don ?
Quatre ensembles font déjà l’objet d’un projet éditorial : le journal de guerre de Merleau-Ponty (1940), son cours-fleuve de philosophie au lycée Carnot (1940-1942), Matériaux pour une théorie de l’histoire (1954), seul cours au Collège de France dont nous ne possédions pas le manuscrit, et onze conférences inédites (1947-1959). Il faut citer également les manuscrits des cours de la Sorbonne, les éditions actuelles ayant été établies à partir de notes d’auditeurs, et un peu de correspondance (par exemple une version autographe de sa lettre de refus de la Légion d’honneur), encore très lacunaire. La majeure partie du fonds est cependant constituée de notes de lecture ; je pense en particulier à celles d’inédits de Husserl, prises lors d’un séjour à Louvain.
On est frappé par l’ampleur de ces notes, qui s’étendent à toutes les sciences humaines, à la littérature, à la peinture… Y a-t-il des auteurs auxquels vous ne vous attendiez pas ?
On trouve des auteurs dont on devinait la fréquentation, mais sans certitude, comme Antonin Artaud ou le philosophe Benedetto Croce. On peut aussi repérer des noms plus inattendus, tels le logicien Rudolf Carnap ou le théologien Karl Barth. Ces notes font apparaître un Merleau-Ponty plongé dans une entreprise exponentielle de lecture et de prévision de lectures, toujours pris par le temps. Il s’agit là d’une tendance précoce, que l’archive permet de faire remonter à ses années étudiantes, mais qui s’accentue avec ses tâches de conférencier et de professeur.
Depuis son décès, la notoriété de Merleau-Ponty n’a cessé de croître en France et à l’étranger. Comment expliquez-vous cette actualité de sa pensée, dans des champs très divers : esthétique, psychopathologie, biotechniques, sciences de l’éducation…
Il est de la nature même d’une philosophie comme celle de Merleau-Ponty de s’hybrider avec d’autres et de susciter le tissage d’un réseau intersubjectif, interdisciplinaire et interculturel. L’enjeu est alors de pouvoir en préserver l’unité, ce que la notion de métaphysique, chez lui, me semble pouvoir faire. J’ajoute que la découverte de ces documents permet d’envisager la réalisation d’une édition critique des œuvres de Merleau-Ponty, laquelle pourrait honorer l’actualité, en effet toujours grandissante, de sa pensée.
Propos recueillis par Philippe Chevallier
Entretien paru dans Chroniques n° 105, avril - juillet 2026

