De la main de Chateaubriand – Collections

La BnF vient d’acquérir le manuscrit d’un court mais important récit de François-René de Chateaubriand, Les Aventures du dernier Abencérage. Parmi les derniers grands manuscrits de l’écrivain en mains privées, cette œuvre exceptionnelle fait aujourd’hui son entrée au département des Manuscrits, qui possède déjà la plus importante collection de manuscrits et de documents relatifs à Chateaubriand.

 

De François-René de Chateaubriand (1768-1848), on connaît aujourd’hui surtout les Mémoires d’outre-tombe, témoignage romancé mais sublime d’un écrivain aux prises avec les bouleversements politiques et sociaux du siècle des révolutions. Celui que l’on surnommait « l’Enchanteur » fut aussi l’auteur du Génie du christianisme (1801), ainsi que des courts romans Atala (1801) et René (1802), dont la portée littéraire et artistique au XIXe siècle est incommensurable.

Manuscrit autographe des Aventures du dernier Abencérage de François-René de Chateaubriand - BnF, département des Manuscrits

 

Entre 1807 et 1810, au retour d’un grand voyage qui l’avait amené en Grèce, en Turquie, en Égypte et finalement en Espagne, Chateaubriand rédigea un bref récit situé au début du XVIe siècle, Les Aventures du dernier Abencérage. Il relate l’existence d’Aben-Hamet, descendant d’une grande famille musulmane de Grenade, tombé amoureux de Blanca, une noble chrétienne. Les deux jeunes gens refusent de s’aimer tant que l’un ne se sera pas converti à la religion de l’autre. Reprenant en partie un article sur l’Espagne publié en 1807, l’ouvrage contient des descriptions écrites dans une langue superbe, telle celle du palais de l’Alhambra : « Les murs chargés d’arabesques imitaient à la vue ces étoffes de l’Orient […]. Quelque chose de voluptueux, de religieux et de guerrier sembloit respirer dans ce magique édifice ; espèce de cloître de l’amour, retraite mystérieuse où les rois maures goûtaient tous les plaisirs et oubliaient tous les devoirs de la vie. » Selon une anecdote célèbre, Chateaubriand, conscient d’avoir atteint le sommet de son art littéraire, aurait versé des larmes d’émotion en lisant son propre texte devant ses proches.

Un des rares manuscrits autographes de Chateaubriand

Cette œuvre romantique, empreinte de mélancolie, influencée par le « style troubadour », ne fut pas immédiatement publiée, l’Espagne étant alors occupée par les armées napoléoniennes et en proie à la guerre civile. Un opéra sur le thème des Abencérages, joué en 1813, avait déjà déplu à la censure impériale et une rature sur le manuscrit, sur un passage concernant la nation espagnole, témoigne de la prudence de l’écrivain : « J’avois rayé cette page sous Bonaparte. » Dans les années qui suivirent, Chateaubriand se consacra à la politique, devenant ambassadeur puis ministre des Affaires étrangères de Louis XVIII. C’est ce qui explique que l’ouvrage ne parut qu’en 1826, dans ses Œuvres complètes publiées par l’éditeur Ladvocat, avant que l’écrivain n’offre le manuscrit à sa grande amie, la femme de lettres Claire de Duras. Le précieux volume était depuis resté en mains privées, et n’avait été vu que par un petit nombre de chercheurs.

Long de 55 feuillets et contenant de nombreuses variantes, ce manuscrit donne de précieuses informations sur la démarche créatrice de Chateaubriand, ouvrant d’importantes perspectives pour la recherche. Il s’agit en effet d’un de ses seuls manuscrits entièrement autographes, l’écrivain ayant souvent eu recours à un secrétaire. Le Dernier Abencérage permet au contraire d’apprécier son écriture inhabituelle mais magnifique, qui sur certaines pages hisse la rature au rang de l’œuvre d’art.

Charles-Éloi Vial

Article paru dans Chroniques n° 104, septembre-décembre 2025