Dépoussiérage à tous les étages ! Les collections face au défi de l'empoussièrement

Certains clichés ont la vie dure : celui qui associe les bibliothèques à la poussière en fait partie. Pourtant, le dépoussiérage des collections, qui constitue l’un des piliers de la conservation, mobilise à la BnF des compétences remarquables. Menée partout, des salles de lecture aux magasins, en passant par les ateliers, la lutte contre l’empoussièrement fait partie de la vie intime de la Bibliothèque.

 

Dans la première coursive de la salle Ovale, le dépoussiérage de la collection de fac-similés de manuscrits a eu lieu durant l’hiver 2025 - Photo Guillaume Murat


À quelques dizaines de mètres du café où les lecteurs s’accordent une pause, dans le hall Ouest du site François- Mitterrand, deux restauratrices en blouse blanche tournent autour des gigantesques globes de Coronelli. Armée d’un balai télescopique équipé d’un chiffon microfibre, Isabelle Suire, responsable de l’atelier des Cartes et plans à la BnF, recueille avec d’infinies précautions la poussière déposée à leur surface. Depuis 2006, date à laquelle les globes ont été installés, cette délicate opération a lieu tous les deux ans. Pour atteindre leur sommet, une nacelle articulée est indispensable. Elle permet aux restauratrices, aspirateurs au dos, de se hisser à près de cinq mètres de hauteur pour traiter la partie supérieure, plus encrassée, sous le regard à la fois curieux et étonné des visiteurs.

Expertise poussière

Car à la BnF, on ne plaisante pas avec la poussière : le laboratoire du département de la Conservation compte en son sein un expert sur le sujet. Valentin Rottier est technicien de recherche et dispense régulièrement des formations auprès de ses collègues. Il commence toujours par expliquer la composition de la poussière : « C’est important de comprendre qu’elle contient à la fois des particules inorganiques issues des collections (débris de papier, carton, cuir et parfois métal) et de leur environnement (plâtre, ciment, sable), mais aussi des particules organiques potentiellement actives sur le plan biologique. Il peut s’agir de micro-organismes, comme des bactéries et des spores de moisissures, ou de petits organismes : des œufs, des larves, voire des insectes adultes. » Abrasive par nature, la poussière érode les fibres de papier, s’immisce dans les interstices des objets, encrasse les reliures. Pire encore, elle favorise le développement de moisissures et la prolifération de micro-organismes ou d’insectes. Les supports de formation de Valentin sont ainsi illustrés de photographies cauchemardesques montrant des pages rongées, des reliures maculées de taches et des rayonnages recouverts de dépôts brunâtres.

Dépoussiérer, un geste indispensable

Tous les bibliothécaires vous le diront : le dépoussiérage des documents et de leur environnement fait partie des gestes indispensables du métier. « C’est même l’action première en matière de conservation préventive, souligne Caroline Lafon-Ranson, directrice du département de la Conservation. Si on laisse des zones s’empoussiérer, on fait courir un risque à ce que l’on est censé protéger ! » C’est pourquoi le plan d’action de conservation fait la part belle au dépoussiérage, garant de la bonne santé des collections comme de celle des agents et des lecteurs qui manipulent les ouvrages au quotidien. L’opération se pratique selon plusieurs modalités et échelles, en fonction des espaces, des types de documents et de leurs usages.

Plus il y a de passage, plus il y a de poussière

Un magasin de stockage – dont le taux d’humidité et les variations de température font l’objet d’une surveillance constante – ne se dépoussière pas au même rythme qu’une salle de lecture fréquentée par le public. La salle Ovale du site Richelieu, qui compte en moyenne 3 000 entrées par jour depuis sa réouverture en 2022, constitue à cet égard un cas particulier. « Le passage des lecteurs, des visiteurs, ainsi que la programmation d’événements en dehors des horaires d’ouverture au public : tout cela engendre de la poussière », explique Sophie Leprovost, cheffe du service Conservation au département des Manuscrits. À l’hiver dernier, c’est elle qui a supervisé le chantier de dépoussiérage de la première coursive de la salle, où est installée la collection de fac-similés de manuscrits. Près de 5 300 volumes de formats variés – dont certains reproduisent les reliures d’orfèvrerie des originaux médiévaux – ont été traités un par un : aspiration de la gouttière et des tranches supérieure et inférieure puis passage de la reliure au chiffon, avant rangement sur les tablettes nettoyées au préalable. Ces opérations, effectuées par un prestataire spécialisé, ont lieu le lundi, jour de fermeture de la salle au public.

Dépoussiérage avant mise en boîte

Dans l’atelier de conditionnement sur mesure et d’équipement léger, les livres envoyés par les départements de collections passent d’abord par la station de dépoussiérage - Photo Élie Ludwig

Ce travail de l’ombre qu’est le dépoussiérage se pratique également dans tous les ateliers de la BnF, qu’on y fasse de la reliure ou de la restauration. À l’atelier de conditionnement du département de la Conservation, où sont fabriquées plus de 10 000 boîtes par an, transitent chaque année près de 15 000 documents de tous types : livres ou manuscrits fragiles, objets associés à des publications – les fameux gadgets du magazine Pif – ou pièces insolites comme l’oiseau décoratif conservé dans le fonds Olivier Messiaen. « Les boîtes permettent de protéger les documents de la poussière, note Jean-Luc Bourda, qui assume la responsabilité de l’atelier. Mais elles sont aussi très efficaces contre les dommages que peut provoquer la lumière, ou contre les éventuels dégâts des eaux ou infestations. » Avant d’être minutieusement mesurés pour construire la boîte adaptée à leur format, tous les documents passent par la station de dépoussiérage, installée à l’écart des postes de travail. Sous la hotte aspirante qui évite à la poussière de se disperser, ils sont manipulés par un agent équipé d’un tablier, d’un masque FFP2 et de gants non poudrés. L’aspirateur à variateur qui est ici utilisé est doté de brosses de différentes tailles, choisies selon la fragilité du document.

Retenir son souffle

Dans l’atelier voisin, consacré à la restauration des documents graphiques et maquettes – souvent très fragiles –, on entend moins souvent le bruit de l’aspirateur. Ici, la poussière est retirée à l’aide de gommes et de pinceaux, parfois recouverts de chiffon microfibre pour appuyer le moins possible sur les supports. Certaines techniques comme le pastel requièrent l’utilisation de pinceaux extrêmement fins : « Quand on travaille sur ce type de dessins, on retient sa respiration, confie Lucile Dessennes, responsable de l’atelier. Et il arrive que l’on renonce à intervenir sur des documents que l’on risquerait d’endommager. » Elle prend soin d’enlever les bracelets autour de ses poignets avant de saisir une pochette d’où elle sort une gouache sur parchemin datant du XVIIe siècle : y sont illustrées les péripéties de l’expulsion des comédiens italiens ordonnée par Louis XIV. Pour la nettoyer, elle utilise une petite gomme éponge semblable à celles qui servent au maquillage. Quelques gestes précis et rapides redonnent au ciel rose de cette scène burlesque une intensité éclatante, que les visiteurs du musée de la BnF pourront admirer à l’automne prochain dans la Rotonde.

Une gomme éponge de maquillage est utilisée pour dépoussiérer cette gouache sur parchemin du XVIIe siècle - Photo Élie Ludwig

150 kilomètres linéaires à traiter en dix ans

À plusieurs dizaines de mètres au-dessus de l’atelier de restauration, c’est à une toute autre échelle – et dans un objectif encore différent – que l’on dépoussière. Dans les magasins du 13e étage de la tour des Lois, Caroline Tourette passe son doigt sur un rayonnage où s’alignent des dizaines de boîtes contenant Le Courrier du Midi : aucune trace ! En tant que responsable conservation du département Droit, économie, politique, elle assure la coordination d’un chantier titanesque qui vise notamment à dépoussiérer, entre 2022 et 2032, un peu plus de 45 kilomètres linéaires de collections constituées principalement de presse et revues. Cela représente une part importante des quelque 150 kilomètres linéaires de documents qui seront transférés, à partir de 2029, dans les rayonnages du futur pôle de conservation d’Amiens. Sur une surface de 4 500 mètres carrés environ et une hauteur de 23 mètres, le magasin robotisé du site amiénois offrira une capacité de 260 kilomètres linéaires (à titre de comparaison, la BnF en conserve actuellement 500 sur l’ensemble de ses sites). « Notre but est d’implanter dans ces espaces neufs les collections les plus propres possible, en tenant compte du temps et du budget dont nous disposons », souligne Patrice Ract, adjoint au directeur du projet Amiens. Outre les défis logistiques entraînés par un tel chantier architectural, les contraintes imposées par le calendrier et par le volume des documents à transférer ont fait émerger une interrogation nouvelle : comment s’assurer que les collections dépoussiérées plusieurs années avant le déménagement resteront suffisamment saines au moment de leur implantation ?

Entre gris clair et gris foncé

Pour apporter des éléments de réponse à cette épineuse question, Valentin Rottier a élaboré un protocole de test permettant de comparer le niveau d’empoussièrement de différents magasins, certains n’ayant jamais été dépoussiérés depuis l’installation de la Bibliothèque sur le site François-Mitterrand, d’autres ayant fait l’objet d’interventions plus ou moins récentes. Les premiers tests, menés en 2024 à l’aide d’une « échelle d’empoussièrement » – sorte de nuancier allant du blanc immaculé au gris foncé –, ont permis de rassurer tout le monde : la qualité de la climatisation dans les magasins garantit un faible niveau de réempoussièrement des collections. Renouvelés tous les deux ans jusqu’à la date des premiers transferts, ces tests aideront à les organiser au mieux. Mais comme le résume Patrice Ract : « Il faut bien se faire une raison, la poussière zéro, ça n’existe pas ! »

Mélanie Leroy-Terquem

Article paru dans Chroniques n°105, avril-juillet 2026