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Écologie de la conservation – Échos de recherche
Conserver des collections aussi précieuses que celles de la BnF exige des conditions optimales. Les systèmes de régulation des bâtiments, de plus en plus fréquemment sollicités par les aléas climatiques, entraînent une surconsommation énergétique. Lauréate d’une bourse post-doctorale grâce au mécénat de Getty sur cette problématique, la Bibliothèque s’est lancée dans une étude à long terme de ses installations. Objectif : identifier et adopter des pratiques plus écologiques pour continuer à remplir, sans faille, ses missions de conservation et de transmission.
Désireuse de transformer ses pratiques de conservation du patrimoine face au changement climatique, la BnF répond à un appel à projets du programme Getty Global Art & Sustainability Fellows. Accepté en mai 2025, le dossier ouvre la voie à un financement permettant à la Bibliothèque de recruter trois personnes sur six ans. La première d’entre elles, Caroline Bouvier, est docteure en chimie. Elle est chargée d’étudier le comportement des matériaux des collections dans l’hypothèse d’une modification des conditions climatiques de conservation, mais aussi de valider de nouvelles règles pour une conservation plus durable et moins énergivore.
S’adapter aux variations climatiques
Le fait est que les pratiques de la Bibliothèque sont demeurées, peu ou prou, ce qu’elles étaient à l’inauguration du bâtiment, il y a plus de trente ans : tout mettre en oeuvre pour maintenir 50 % d’humidité et 19 °C dans la plupart des magasins, valeurs jugées optimales pour la conservation du papier. Or cette stratégie, qui sollicite davantage les installations, est d’autant plus énergivore que les variations climatiques se sont accrues depuis le début du siècle. Résultat : des retards pour atteindre la température voulue en cas de forte chaleur ou de grand froid, des fluctuations, mais aussi des dépassements de seuils dus à une climatisation ou un chauffage fonctionnant à plein régime. Potentiellement préjudiciable aux documents, qui préfèrent la stabilité, le statu quo n’est pas une option.
Le phénomène n’est cependant pas propre à la BnF : le monde scientifique l’a relevé dans de nombreuses institutions et recommande le passage à une autre approche : au lieu du maintien à tout prix de valeurs fixes, l’acceptation de plages de température et d’hygrométrie élargies ainsi que de dérives douces misant sur l’effet tampon des bâtiments.
Observer avant d’agir
Caroline Bouvier a pour mission d’évaluer dans quelle mesure cette nouvelle approche pourrait être applicable à la BnF. Pour cela, elle a besoin de temps — et du temps, elle en a : le fellowship de Getty dure deux ans. L’erreur serait de se presser et d’appliquer aveuglément une théorie sans tenir compte des spécificités de la BnF. Il faut d’abord prendre en compte celles-ci en dialoguant avec les agents des services techniques comme avec les chargés de collections impliqués dans le projet. Il faut aussi se plonger dans la mémoire de l’institution, prendre note des expériences déjà menées et des études réalisées, analyser le gisement quasi inépuisable des données enregistrées en continu aux quatre coins du bâtiment. Des enseignements peuvent en être tirés, des solutions déduites.
La chercheuse observe, par exemple, qu’une panne temporaire de climatisation peut avoir très peu d’impact sur la stabilité des conditions de conservation. Les structures mêmes du bâtiment font tampon. Or on est justement en recherche d’un système plus flexible. De fait, des solutions existent et le savoir est là, au sein de l’institution. La force de Caroline Bouvier, c’est d’être entièrement dédiée au projet, de pouvoir ainsi relier des pointillés pour former une ligne, assembler patiemment les pièces d’un vaste puzzle de connaissances éparses.
Vers une nouvelle stratégie énergétique
Dans le même temps, la chercheuse établit un plan de suivi, avec des tests à effectuer à partir de la fin de l’année 2026. « Il faut sélectionner un petit groupe de magasins comparables, déterminer les rayonnages à observer, y placer des échantillons représentatifs des matériaux présents dans les collections, en particulier cellulosiques, c’est-à-dire en papier, explique-t-elle. Il faut aussi, dans ces mêmes espaces, déployer des capteurs en s’assurant de la reproductibilité de leurs mesures. La fiabilité des conclusions à venir est en jeu. » Caroline Bouvier en est là. Les « grandes manœuvres » peuvent commencer : ces tests in situ qui constituent le sas indispensable entre théorie et pratique. Avant la fin de l’année, un séminaire permettra aux personnes impliquées de prendre connaissance des premiers résultats. On scrutera l’évolution de l’acidité des matériaux et l’éventuelle dégradation biologique. Les tests se poursuivront pour étayer les observations, les vérifier sur quatre saisons. Alors seulement commencera- t-on à comprendre si ce nouveau régime énergétique est neutre pour la conservation des documents, voire bénéfique. Les économies d’énergie susceptibles d’en découler pour l’établissement pourraient quant à elles s’avérer décisives pour la viabilité à long terme du modèle. À suivre…
Georges Martin
Article paru dans Chroniques n°106, septembre-décembre 2026
