Écrire les silences. Masterclasse de Marie-Hélène Lafon
Au printemps, les masterclasses littéraires organisées par la BnF, France Culture et le Centre national du livre se poursuivent avec Marie-Hélène Lafon. L’autrice, qui a fait don de ses manuscrits à la Bibliothèque en 2023, participera également à la journée d’étude « Des écrivains géographes » le 20 mai. Cette double venue à la BnF est l’occasion d’évoquer son rapport à sa terre natale et la place que celle-ci occupe dans son œuvre.
L’Auvergne est « un secret plutôt qu’une province. Elle vous tourmente toujours d’un songe. C’est quand on l’a trouvée qu’on la cherche le plus ». Alexandre Vialatte est irréfutable, et Marie-Hélène Lafon le sait bien. En exergue de Chantiers, livre où elle expose son rapport organique à l’écriture, elle a accroché cette phrase de Pierre Soulages : « C’est ce que je fais qui m’apprend ce que je cherche. » Voilà trente ans désormais qu’elle cherche. Sur l’objet de sa quête, ses onze romans, ses nouvelles et ses essais livrent des indices substantiels. De son enfance dans une ferme du Cantal lui vient sa matière première. « L’Auvergne est un souvenir d’enfance. Un souvenir noir », écrivait aussi Vialatte. Dans les livres de Marie-Hélène Lafon, c’est un univers rude et clos, où l’on agit beaucoup mais on parle peu, et d’où l’on assiste impuissant à l’avènement d’un monde qui semble ne plus avoir besoin de ces vies discrètes. Or c’est précisément cela qu’il faut dire : les silences familiaux, les émotions enfouies, les existences effacées, jusque-là reléguées aux marges du récit, tout ce qui demeurait hors du champ du langage – Hors champ, titre de son dernier roman, paru en janvier 2026.
Une esthétique de la retenue
Mais il faut dire sans trahir, nommer sans assourdir. Pour formuler des violences muettes et des désirs empêchés, Marie-Hélène Lafon équarrit. Les mots sont précis et tombent juste, le lexique est concret et charnel, les phrases sont tendues et rythmées. Il ne s’agit pas de renoncer aux richesses de la langue, loin s’en faut, mais plutôt à ses artifices. Par l’usage constant de l’ellipse, qui retranche les événements décisifs pour ne laisser affleurer que leurs effets, on s’approche au plus près de ce qui ne se dit pas, on ressent plus encore qu’on ne comprend. La langue de Marie-Hélène Lafon ne surplombe pas le monde qu’elle décrit, elle en épouse la retenue et la gravité.
Un rapport artisanal à l’écriture
Il en résulte une apparente simplicité, qui est le fruit d’un long labeur, proche lui aussi du travail paysan, exigeant et obstiné. Ancienne professeure de lettres classiques, Marie-Hélène Lafon revendique un rapport artisanal à l’écriture, qu’attestent les archives littéraires qu’elle a confiées en 2023 au département des Manuscrits. Jusqu’à Histoire du fils, les premiers jets sont écrits à la main, au stylo ou au crayon, dans des carnets à spirale, tous achetés au même endroit et ouverts volontairement à l’envers — une manière de « prendre de la distance » avec la page blanche. Lorsqu’ils atteignent une dizaine de pages et qu’un ordre commence à émerger de la matière brute, elle les numérote ; sur la couverture, elle consigne les dates de rédaction, qui permettent de suivre l’organisation progressive des séquences. Viennent ensuite les versions tapuscrites, dont l’une est annotée par sa relectrice et amie, Agnès, avec qui elle procède à une relecture croisée, page à page. Enfin, les épreuves, proches du texte publié, accueillent les ultimes corrections. Marie-Hélène Lafon dit souvent que ce travail est une affaire de corps, qui engage la main, mais aussi la voix : la relecture orale éprouve le rythme, assure que le texte tient. C’est également une affaire de temps : d’une version à l’autre, il faut que l’écrit repose. On le rumine, il fermente – une fois encore, les métaphores paysannes se pressent. Marie-Hélène Lafon vient de là, assurément ; et c’est ce monde mis en mots qu’elle incorpore à la littérature. « L’Auvergne produit des ministres, des fromages et des volcans », récapitulait encore Vialatte. Il savait sans doute mieux que personne qu’elle produit aussi des écrivains.
- Des écrivains géographes ? Colloque le 20 mai 2026 | François-Mitterrand
- Marie-Hélène Lafon Masterclasse le 7 avril 2026 | François-Mitterrand
Jérôme Villeminoz
Article paru dans Chroniques n° 105, avril-juillet 2026

