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Gardes de la Bibliothèque et bibliothécaires du roi : de Louis XIV à la Révolution française
Les Bignon, les Dupuy, les Colbert : dynasties de bibliothécaires du Grand Siècle (1642-1684)
Jérôme Ier Bignon (Maître de la librairie : 1642-1656)
Né le 24 août 1590, Jérôme Bignon était le fils de Roland Bignon, avocat au Parlement, et de Marie Ogier. Élève prodige, il publia son premier livre à l’âge de dix ans et fut placé comme enfant d’honneur auprès du dauphin, le futur Louis XIII. Il publia en 1610 un traité De l’excellence des rois et du royaume de France, réponse à un ouvrage espagnol de Diego Valdez qui prétendait établir la préséance des rois d’Espagne. En 1613, il donna une édition savante des Formules de Marculphe.
Bignon était non seulement un abîme de science mais un grand orateur, talent qui lui valut d’être nommé avocat général au Grand Conseil en 1620, puis avocat général au Parlement de Paris de 1626 à sa mort. Après l’exécution de François-Auguste de Thou, Richelieu enleva la charge de maître de la Librairie à la famille de Thou et l’offrit à François Sublet de Noyers, le secrétaire d’État de la Guerre. Mais ce dernier eut la sagesse de la donner à Bignon, qui reçut les lettres de provision de l’« estat et charge » de maître de la Librairie le 25 octobre 1642. Ami des Dupuy de très longue date, Bignon n’intervint pas dans leur administration de la Bibliothèque. Le 15 septembre 1651, Jérôme Ier Bignon se démit à condition de survivance en faveur de son fils Jérôme II. Il mourut le 7 avril 1656, et fut enterré à Saint-Nicolas-du-Chardonnet, où l’on voit encore de son buste sculpté par Girardon.
Sous son administration, il fut épaulé par deux gardes de la bibliothèque successifs : les frères Pierre et Jacques Dupuy.
Pierre et Jacques Dupuy (Gardes de la bibliothèque : 1645-1656)
Pierre Dupuy est né à Agen en 1582 ; Jacques Dupuy à Tours en 1591. Tous deux étaient fils de l’humaniste Claude Dupuy, ami de Jacques-Auguste de Thou. D’abord simple avocat au Parlement, Pierre Dupuy fut nommé conseiller d’État en 1623. Homme politique passionné, il défendit les droits du roi et de son royaume contre le pape et l’empereur par de nombreux livres anonymes, dont sa célèbre compilation des Libertés de l’Église gallicane (1639 et 1651). Il réorganisa également le Trésor des chartes, dont il fit l’inventaire avec l’aide de Théodore Godefroy. Jacques Dupuy, quant à lui, reçut en 1633 le prieuré de Saint-Sauveur, nom sous lequel il est le plus connu ; par la suite, il fut fait conseiller d’État comme son frère. Tous deux fondèrent la célèbre académie Dupuy, assemblée quotidienne de libre parole qui joua un rôle capital dans le monde intellectuel européen des années 1620 à 1650. Devenue cabinet Dupuy lorsque Richelieu fonda l’Académie française, elle leur survécut, quoique amoindrie, jusqu’à la fin du XVIIe siècle.
Ayant assuré la garde de la Bibliothèque depuis 1633 en l’absence de Nicolas Rigault, les deux frères finirent par lui acheter sa charge et en furent pourvus en survivance l’un de l’autre par lettres de provision datées du 11 février 1645. Ainsi prit fin l’emprise de la famille de Thou sur la Bibliothèque, qui durait depuis 1593, et avec elle une certaine idée libérale et désintéressée du commerce des livres, commune à ce qu’on appelle ordinairement la « République des lettres ». À la mort de Pierre, le 14 décembre 1651, Jacques lui succéda comme garde de la Bibliothèque. Comme Rigault avant eux, ils dressèrent un nouveau catalogue de la Bibliothèque dès leur entrée en charge. Ils modernisèrent également quelque peu la Bibliothèque en faisant enlever les bossettes des plats de livres et en séparant les manuscrits des imprimés. Enfin, ils léguèrent au roi l’ensemble de leurs livres imprimés, soit un peu plus de 9 000 volumes, et de leurs quelque 200 manuscrits anciens. L’animation que procurait leur Cabinet à la Bibliothèque, joint à ce legs sans précédent, annonciateur d’une longue série de donations, inaugura le renouveau de l’établissement.
Jacques Dupuy mourut le 17 novembre 1656 sans avoir pris de disposition relative à sa charge de garde, de sorte qu’elle échappa à son fidèle serviteur et ami, l’astronome Ismaël Boulliau.
Jérôme II Bignon (Maître de la librairie : 1656-1684)
Né à Paris le 11 novembre 1627, Jérôme II Bignon était le fils de Jérôme I et de Catherine Bachasson. Élevé aux Petites-Écoles de Port-Royal sous la direction de Lancelot, Jérôme II Bignon succéda à son père en 1656 dans la charge d’avocat général au Parlement de Paris, qu’il exerça jusqu’en 1673. Il fut élevé à la dignité de conseiller d’État en 1678 et nommé chef du conseil établi pour l’enregistrement des armoiries en 1696.
Comme son père, il fréquentait le cabinet Dupuy. Il fut nommé maître de la Librairie en 1656, l’année où Colbert plaça son frère au poste de garde de la Bibliothèque. De ce fait, Bignon ne put exercer aucune fonction effective à la Bibliothèque. En 1684, il fut contraint, comme le garde de la Bibliothèque, Louis Colbert, de remettre la démission de son charge, dont fut pourvu le fils de Louvois, Camille Le Tellier.
Jérôme II Bignon mourut le 15 janvier 1697. De son mariage avec Suzanne Phélypeaux, sœur du secrétaire d’État et chancelier Louis Phélypeaux de Pontchartrain, il avait eu quatre fils. Le benjamin, Jean-Paul, devint bibliothécaire du roi en 1718.
Nicolas Colbert (Garde de la bibliothèque : 1656-1676)
Né à Reims en 1628, Nicolas Colbert était le dernier frère de Jean-Baptiste Colbert. Il fit ses études chez les jésuites de Reims et à l’université de Paris. Déjà prieur de la maison de Sorbonne, abbé commendataire de Saint-Sauveur de Vertus et de Notre-Dame de Landais, il fut nommé en 1656 garde de la Bibliothèque du roi en raison de « l’amour qu’il [avait] pour les lettres », disent ses lettres de provision. Il appartenait surtout à une famille en pleine ascension, quoique non encore parvenue au faîte de sa fortune. Un seul témoignage demeurait de la subordination du garde au maître de la Librairie : il prêtait serment entre ses mains et non devant le chancelier de France. Nommé évêque de Luçon (1661), prieur de La Charité-sur-Loire (1664) et enfin évêque d’Auxerre (1671), Nicolas Colbert résida dans ses diocèses successifs et ne joua aucun rôle à la Bibliothèque après 1661.
Jean-Baptiste prit en main la direction du dépôt et mit à sa tête, comme « commis à la garde », une de ses créatures, le mathématicien Pierre de Carcavi (cf. infra). En 1664, devenu surintendant des Bâtiments du roi, il fit placer la Bibliothèque dans les attributions de ce département. En 1666, il la fit transporter rue Vivienne, près de son hôtel. La même année, l’abbé Bruno, garde des collections léguées à Louis XIV par Gaston d’Orléans, fut assassiné dans le Louvre, où le cabinet de l’oncle du roi avait été transféré. Colbert joignit ce Cabinet à la Bibliothèque et obtint en même temps pour son frère un brevet de la charge d’« intendant et garde de son Cabinet des livres manuscrits, médailles et raretez antiques et modernes » (12 décembre 1666). Nicolas Colbert prit ainsi le titre de garde de la Bibliothèque du roi et intendant du Cabinet des médailles. Il mourut le 5 septembre 1676.
Louis Colbert (Garde de la bibliothèque : 1676-1684)
Cinquième enfant du grand Colbert et de Marie Charron, Louis Colbert naquit en 1667 et fut pourvu tout jeune d’importants bénéfices, l’abbaye de Bonport et le prieuré de Nogent-le-Rotrou, et fut d’abord désigné sous le nom d’abbé Colbert.
Âgé de neuf ans, il succéda à son oncle Nicolas Colbert comme garde de la Bibliothèque. Les lettres patentes délivrées à cette occasion, le 15 septembre 1676, confirmèrent la création d’une charge unique de « nostre conseiller, intendant et garde de nostre Cabinet des livres, manuscrits, médailles et raretés antiques et modernes… garde de nostre Bibliothèque ». Du serment à prêter entre les mains du maître de la Librairie, dernier signe de l’autorité de ce haut personnage, il ne fut plus question.
Colbert continua de garder la haute main sur le dépôt. Il confia à son frère Jacques-Nicolas, archevêque coadjuteur de Rouen, le soin de surveiller le détail de la gestion et de préparer son jeune neveu à ses fonctions. Il y eut donc cinq personnes exerçant en théorie ou en pratique leur autorité sur la Bibliothèque : Colbert, comme surintendant des Bâtiments du roi, Jérôme Bignon, comme maître de la Librairie, l’abbé Colbert, comme intendant du Cabinet des médailles et garde de la Bibliothèque, Jacques-Nicolas Colbert, sans titre particulier, Pierre de Carcavi, en tant que commis à la garde. La réunion des charges sur une même personne s’accompagnait donc d’une certaine dilution des responsabilités. Cette combinaison empirique n’était pas bien comprise des contemporains eux-mêmes : ils décernaient volontiers à Carcavi les titres de garde ou directeur de la Bibliothèque et d’intendant du Cabinet des médailles.
Sous l’administration de Colbert, la Bibliothèque sortit de la relative obscurité qui avait été son lot jusque-là. À l’heure où naissaient les académies, où la monarchie manifestait la volonté d’organiser à son service les arts, les lettres et les sciences, elle entra dans les préoccupations du gouvernement ; en 1681, Louis XIV lui rendit une visite solennelle, signe de l’attention qui lui était désormais accordée.
La mort de Colbert, survenue le 6 septembre 1683, entraîna l’arrivée de Louvois à la surintendance des Bâtiments et bientôt l’éviction des Colbert et des Bignon de la Bibliothèque. Jérôme II Bignon et Louis Colbert durent se démettre de leurs places. Rentré dans le siècle, Louis Colbert prit le nom de comte de Linières et acheta la charge de capitaine-lieutenant des gendarmes bourguignons. Il épousa en 1694 Marie-Louise du Bouchet, fille du marquis de Sourches, grand prévôt de France, dont il eut deux enfants. Il mourut le 28 avril 1745.
Les commis à la garde de la Bibliothèque du roi (1663-1684)
Pierre de Carcavi, 1663-1683
Né à Lyon en 1603, fils de Jean de Carcavi, banquier de Cahors, receveur général des décimes de Languedoc, Guyenne et Lyonnais, Pierre de Carcavi fut d’abord pourvu d’un office de conseiller au parlement de Toulouse (1632) puis d’un office de conseiller au Grand Conseil (1636). Confrère et ami de Pierre de Fermat, mathématicien comme lui, rencontré à Toulouse en 1632, il fut le dépositaire de ses écrits. Monté à Paris, il correspondit avec Descartes, avec qui il se brouilla, et se lia avec Pascal et Roberval.
Ruiné par la faillite de son père, Carcavi fut contraint pour subsister de vendre sa charge et de faire le commerce des livres (1648). Sur la recommandation de l’abbé de Bourzeis, Colbert le prit à son service comme bibliothécaire – grande marque de confiance, car le ministre décrivait en 1672 « le plaisir de former ma bibliothèque comme « étant presque le seul que je prenne ». Aux alentours de 1663, Carcavi prit la direction de la Bibliothèque du roi, tout en continuant de s’occuper de celle du ministre. En 1669, il céda la place chez Colbert à l’érudit Étienne Baluze. En fait, les deux bibliothèques, royale et colbertine, étaient administrées par les mêmes hommes et s’accroissaient aux mêmes sources.
Comme son patron, surnommé « le Nord » par Mme de Sévigné, Carcavi jouissait d’une réputation de dureté et d’aigreur. On le surnommait le « cerbère de la Bibliothèque royale », et Gronovius appelait ses commis « la chiourme de M. de Carcavi ». Il se chargea du transfert du dépôt dans une maison de la rue Vivienne proche de l’hôtel Colbert (1666), qui accueillit en même temps l’Académie des sciences, dont il fut membre dès son institution, et fut le principal agent de la grande politique d’enrichissement des collections voulue par Colbert.
Louvois, qui remplaça Colbert à la surintendance des Bâtiments en 1683, fit renvoyer Carcavi sous l’imputation d’avoir couvert, voire commis, des vols et des détournements, notamment des médailles du Cabinet du roi. Le commis évincé mourut peu après, dans le courant de 1684, sans que l’on n’ait rien pu prouver à son encontre. La cause officielle de son renvoi, répandue dans les cercles académiques, fut donc l’« extrême vieillesse », qui l’aurait rendu incapable de remplir ses fonctions.
L’abbé Jean Gallois, 1683-1684
Né à Paris en 1632, Jean Gallois était un protégé de Colbert. Il fonda avec Denis de Sallo le Journal des savants, qu’il dirigea de 1666 à 1674. Titulaire du prieuré de Cuers, il fut élu à l’Académie des sciences en 1668 et à l’Académie française en 1672. Au service de Colbert et de Seignelay, l’abbé Gallois composait les devises des jetons de la Marine. Il passe pour avoir donné des leçons de latin à Jean-Baptiste Colbert, lors des voyages en carrosse du ministre entre Paris et Versailles.
Le 18 octobre 1683, il remplaça brièvement Carcavi comme commis à la garde de la Bibliothèque. Il fut remplacé dès le début de 1684 par l’abbé de Varès. Nommé professeur de grec au Collège royal – peut-être en compensation de son renvoi de la Bibliothèque – il mourut à Paris en 1707.
L’ère Louvois (1684-1718)
Camille Le Tellier, abbé de Louvois, 1684-1718
L’année 1684 marque la fusion des deux fonctions, jusqu’à lors distinctes, de Maître de la librairie et de Garde de la bibliothèque. Le premier à recevoir cette charge est Camille Le Tellier, né à Paris le 11 avril 1675, et cinquième enfant de François-Michel Le Tellier, marquis de Louvois, ministre et secrétaire d’État de la Guerre, et d’Anne de Souvré, fille du marquis de Souvré, premier gentilhomme de la chambre du roi. Dès l’âge de neuf ans, il reçut les abbayes de Bourgueil et de Vauluisant et le prieuré de Bélin.
La même année, le 2 avril 1684, des lettres patentes nomment le jeune Le Tellier comme maître de la Librairie, intendant du Cabinet des médailles et garde de la Bibliothèque, tout en réunissant ces charges en une seule, « pour estre exercée à l’avenir sous l’autorité et direction du sieur marquis de Louvois et de ses successeurs, surintendans de nos Bâtimens, jardins, arts et manufactures de France ». Le 15 avril de la même année, le nouveau titulaire reçut un brevet d’assurance de 126 000 livres. C’est à cette époque que l’expression « bibliothécaire du roi » commença à désigner couramment la charge détenue par l’abbé de Louvois. Auparavant, le nom de bibliothécaire désignait indifféremment le maître de la Librairie, le garde de la Bibliothèque ou le commis à la garde.
À partir de 1683, Louvois prit la place de Colbert comme autorité supérieure de la Bibliothèque. Le « clan Colbert » est remplacé, à la tête de l’établissement, par le « clan Louvois » : Charles-Maurice Le Tellier, archevêque de Reims, frère de Louvois, tint le rôle de mentor du nouveau bibliothécaire en titre ; Jean Gallois puis l’abbé de Varès remplacèrent Carcavi comme commis à la garde. Toutes les institutions culturelles de la monarchie se trouvaient au pouvoir des Le Tellier, mais cet état de choses fut de courte durée. La mort inattendue de Louvois, le 16 juillet 1691, précédant une probable disgrâce, mit fin à ce monopole. Le 25 juillet, Louis XIV promulgua un règlement qui enlevait à la surintendance des Bâtiments plusieurs de ses attributions. La Bibliothèque entra dans le département de la Maison du roi, alors détenu par Louis Phélypeaux, comte de Pontchartrain.
Après des études effectuées auprès des meilleurs maîtres parisiens (Hersant, professeur de rhétorique au collège du Plessis, Boivin pour le grec, Vittement pour la philosophie, La Hire pour les mathématiques, etc.), l’abbé de Louvois entreprit un long voyage d’étude en Italie, d’où il rapporta plus de 3 000 ouvrages pour la Bibliothèque du roi. À son retour, il prit les fonctions de grand vicaire du diocèse de Reims et commença à diriger la Bibliothèque par lui-même. Dans les actes de son administration, il adopta la titulature de « bibliothécaire du roy, intendant et garde du Cabinet des médailles et raretez antiques et modernes de Sa Majesté ». Il fut élu à l’Académie française en 1706, à l’Académie des inscriptions en 1708.
Ni au Cabinet, ni à la Bibliothèque, le jeune Louvois ne jouit d’une pleine autonomie ; les Phélypeaux, alliés des Bignon évincés en 1684, ne lui laissèrent pas oublier la subordination qu’impliquait le règlement de 1691. L’abbé Jean-Paul Bignon, fils de Jérôme II et neveu du chancelier Pontchartrain, détenait la direction de la librairie et celles des académies. Ses attributions enserraient la Bibliothèque qui aurait dû lui revenir. Chargé des affaires « culturelles » ressortant de la chancellerie et de la maison du roi, il éclipsait un bibliothécaire réduit à l’étroit exercice de sa charge. L’abbé de Louvois voyait d’ailleurs les choses d’assez haut et les deux commis à la garde, Marc-Antoine Oudinet à Versailles, Nicolas Clément à Paris, fournissaient le gros du travail courant.
De son côté, le bibliothécaire se consacra aux grandes acquisitions, à l’ouverture de la Bibliothèque au public, qui eut lieu en 1692, et à des projets d’installation dans de nouveaux locaux. Le 29 mai 1717, il accueillit rue Vivienne le tsar Pierre le Grand, premier monarque à visiter la Bibliothèque depuis Louis XIV. L’abbé de Louvois, qui avait pensé succéder à son oncle sur le siège de Reims, vit son élévation arrêtée par les jésuites et par Mme de Maintenon. Après 1715, le régent lui offrit l’évêché de Clermont, qu’il refusa. Il mourut de la maladie de la pierre le 5 novembre 1718, à l’âge de quarante-quatre ans.
Dès le mois de décembre 1718, le régent nomma Jean-Paul Bignon comme successeur du défunt. Le nouveau bibliothécaire reçut ses provisions près d’un an plus tard, le 15 septembre 1719.
Les commis à la bibliothèque sous Louvois
L’abbé François de Varès, 1684
Nommé par Louvois commis à la garde de la Bibliothèque après le renvoi de l’abbé Gallois, fidèle des Colbert, l’abbé François Varès entreprit un récolement effectué d’après le premier catalogue de Nicolas Clément. Il mourut dès le mois de septembre 1684 et fut remplacé par Melchisédech Thévenot.
Melchisédech Thévenot, 1684-1691
Né vers 1620, dans une famille de robe, Melchisédech Thévenot fut envoyé du roi près la République de Gênes en 1647 et assista en 1655 au conclave qui suivit la mort d’Innocent X. Physicien, orientaliste et helléniste, membre de l’Académie française et de l’Académie des sciences (10 janvier 1685), il recueillit des récits de voyage, qu’il publia sous le titre de Relation de divers voyages curieux, 1663-1672. Le catalogue de sa bibliothèque a été publié en vue de sa vente : Bibliotheca Thevenotiana, 1694. Son neveu, Louis Thévenot, fut un voyageur célèbre.
Commis à la garde de la Bibliothèque en 1684, Thévenot semble avoir encouragé Louvois et l’archevêque de Reims dans une politique d’achat de manuscrits orientaux qui se poursuivit après son départ. Disgracié en 1691, sans doute après la mort de Louvois, Melchisédech Thévenot mourut d’une fièvre tierce le 29 octobre 1692, âgé de soixante et onze ans. Il fut l’inventeur du niveau à bulle et l’auteur d’un traité de natation, publié après sa mort, en 1696.
Nicolas Clément, 1691-1712
Né à Toul en 1647, Nicolas Clément fut d’abord copiste pour le compte de la bibliothèque de Colbert. En 1670, il rejoignit Pierre de Carcavi à la Bibliothèque du roi, toujours comme copiste.
Clément fut chargé du classement des livres imprimés et manuscrits et de leur catalogage. Il classa les manuscrits par langues, par format et par matières à l’intérieur des formats et en rédigea un inventaire sommaire et plusieurs catalogues détaillés. Il répartit les livres imprimés en 23 classes désignées par des lettres – cadre de classement qui subsiste encore aujourd’hui dans ses grandes lignes. Cette classification respecte les cinq grandes catégories définies par Gabriel Naudé en 1726, ans son Advis pour dresser une bibliothèque : théologie, droit, histoire, sciences, belles-lettres. Le premier catalogue de Clément fut terminé en 1684. De 1688 à 1697, il le reprit sous la forme d’un catalogue méthodique en quatorze volumes complété par une table alphabétique en vingt et un volumes.
En 1691, Nicolas Clément remplaça Melchisédech Thévenot dans la place de commis à la garde de la Bibliothèque. Il eut pour adjoint Jean Boivin (1663-1726), avec le titre de commis en second.
Affecté par un vol important commis en 1707 par un nommé Jean Aymon, qui se réfugia aux Provinces-Unies, Nicolas Clément tomba malade. Il mourut en 1712, léguant à la Bibliothèque une série de portraits gravés, riche de 18 000 pièces, qui est le point de départ de la série des portraits du département des Estampes.
L’abbé Louis de Targny, 1712-1720
Né en 1659, Louis de Targny fut docteur en théologie de la faculté de Paris en 1688. Précepteur de l’abbé de Louvois, qu’il accompagna en Italie, il fit une belle carrière ecclésiastique grâce à la protection des Le Tellier puis de l’abbé Bignon : modérateur du collège de Damville, trésorier de l’église de Reims, abbé d’Aubazines (1723), abbé de Saint-Lô (1724). Il fut également membre de l’Académie des inscriptions et professeur d’hébreu au Collège de France.
Nommé commis à la garde de la Bibliothèque à la mort de Nicolas Clément, il retourna à Rome en 1715 et y fit des acquisitions. L’année suivante eut lieu l’entrée à la Bibliothèque des collections de Roger de Gaignières, en 1720 celle des papiers de Charles d’Hozier, garde de l’armorial général du royaume.
Après la réorganisation de 1720, qui distribua la Bibliothèque en départements, Targny reçut la charge du dépôt des Imprimés (1720-1726), puis des Manuscrits (1726-1737), avec pour adjoint à partir de 1732 l’abbé François Sevin (1662-1741).
Louis de Targny mourut le 4 mai 1737.
Les Bignon et la Bibliothèque des Lumières (1719-1792)
Jean-Paul Bignon (1719-1741)
L’abbé Bignon appartient à l’une de ces familles de parlementaires où l’État monarchique puise ses grands serviteurs : ses arrière-grand-père, grand-père et père, avocats généraux au Parlement de Paris et conseillers d’État, avaient déjà eu la charge de la Bibliothèque que son père avait été contraint de résilier en faveur de l’abbé Le Tellier de Louvois en 1684.
Après des études au collège d’Harcourt, Jean-Paul Bignon entre au séminaire de Saint-Magloire en 1679, puis à l’Oratoire en 1683. Ordonné prêtre en 1691, nommé prédicateur du roi, il entre à l’Académie des sciences en août 1691, puis à l’Académie française en mai 1693. Bien que cumulant les bénéfices ecclésiastiques, l’espoir de réaliser une carrière épiscopale s’amenuisant, son oncle (Jean-Paul Bignon est un Phélypeaux par sa mère), alors chancelier, le fait nommer conseiller d’État d’église le 17 février 1701. Membre de l’Académie des inscriptions et belles-lettres (il en sera le Secrétaire de 1706 à 1742), il s’occupe de sa réorganisation ainsi que de celle de l’Académie des sciences. Directeur de la librairie de 1699 à 1714, il dirige aussi le Journal des Savants de 1701 à 1714, puis de 1723 à 1739
Après la mort de l’abbé de Louvois, Jean-Paul Bignon reçoit les provisions de Maître de la Librairie et garde de la Bibliothèque du roi le 15 septembre 1719. S’y ajouteront en 1720 les charges de garde du cabinet particulier du Louvre puis de la bibliothèque de Fontainebleau. Dès 1720, obtenant de ne plus dépendre que de la Maison du roi (dont le Secrétaire est son cousin, Maurepas), il entreprend de réorganiser la bibliothèque en cinq départements (imprimés, manuscrits, titres, estampes, médailles), d’en étendre les locaux et d’en enrichir les fonds.
Sa démission en faveur de son neveu est acceptée par Maurepas en juillet 1741 mais Louis XV attendra le mois d’octobre pour donner son accord.
Jérôme, Armand-Jérôme et Jérôme-Frédéric Bignon (1741-1784)
Des parents de l’abbé Bignon prennent alors sa succession : tout d’abord Jérôme Bignon de Blanzy, son neveu, d’abord conseiller au Parlement de Paris (1716) puis maître des requêtes (1719). En 1722 il reçoit de son oncle la survivance de la charge de bibliothécaire du roi. Intendant de La Rochelle en 1726 puis de Soissons en 1737, il devient effectivement garde de la bibliothèque en titre le 1er octobre 1741, et est nommé conseiller d’État en février 1743 peu avant sa mort.
Le 31 mars lui succède son frère Armand-Jérôme. Avocat général au Grand Conseil le 19 août 1729, maître des requêtes le 22 mars 1737, président au Grand Conseil le 22 janvier 1738, il deviendra conseiller d’État le 11 juin 1762 puis prévôt des marchands de Paris le 16 août 1764.
Son fils, Jérôme-Frédéric Bignon, conseiller au Parlement de Paris, lui succède à la tête de la bibliothèque en mars 1772. Il occupe cette fonction jusqu’à sa mort.
Jean-Charles-Pierre Le Noir (1784-1789)
Conseiller au Châtelet de Paris le 27 mars 1752, lieutenant criminel au Châtelet de Paris le 9 décembre 1759, il est nommé lieutenant général de police de Paris le 25 août 1774, démis en mai 1775 pour cause d’hostilité à la politique économique de Turgot, et renommé le 17 juin 1776 (jusqu’en août 1785). Maître des requêtes le 17 juillet 1765, rapporteur de la commission chargée d’enquêter sur l’affaire La Chalotais, président au Grand Conseil le 3 janvier 1768, il est chargé en 1772 d’appliquer la réforme Maupeou à Aix-en-Provence. Conseiller d’État le 23 août 1775, il obtient le 4 avril 1784 la charge de la Bibliothèque dont il démissionne en décembre 1789 après avoir émigré en Suisse en juillet. Il rentrera en France à la fin de l’année 1801.
Anne-Louis-François de Paule Le Fèvre d’Ormesson de Noyseau (1789-1792)
Issu d’une vieille famille de robe anoblie au XVIe siècle, il est conseiller au Parlement de Paris le 31 août 1770 et président le 11 février 1779. Député de la noblesse de Paris (hors les murs) aux États Généraux de 1789, il s’oppose à la réunion des ordres et siège avec la droite. Nommé à la tête de la Bibliothèque le 23 décembre 1789 après la démission de Le Noir, il la dirigera jusqu’à la nomination de Carra et Chamfort le 19 août 1792. Arrêté en 1793 et condamné pour avoir protesté contre la suppression des parlements, il est exécuté avec nombre de ses collègues dans la fournée dite des parlementaires.




