Jean-Louis Courtinat – La Covid 19 en France : de la crise sanitaire à la crise humanitaire

Territoires : Paris et sa proche banlieue
En collaboration avec les associations caritatives présentes sur le terrain, c’est le portrait du nouveau visage de la pauvreté qu’il s’agira de dessiner, en allant à la rencontre des hommes et des femmes que la crise sanitaire a fait sombrer dans la misère.
 
Né en 1954 à Verdun, Jean-Louis Courtinat est un photographe français.
 En 1981, il démarre sa carrière en entrant à l’agence Viva et à la Compagnie des reporters. Il entreprend alors une série de reportages sociaux dans le domaine de la santé. En 1986, il rejoint l’agence Rapho. De 1984 à 1994, il est l’assistant de Robert Doisneau . En 1991, il reçoit le Prix Niépce de l’association Gens d’images et en 1993, il devient l’animateur d’un atelier de photographie dans le service des adolescents de l’hôpital Bicêtre à Paris. Son travail est désormais diffusé par l’agence Roger-Viollet.
« Depuis que je suis photographe, je n’ai traité que des sujets à dominante sociale. Faire une image représente pour moi un acte militant, et si j’ai toujours été auprès de ceux qui étaient dans la pire des positions pour se défendre, j’ai toujours vécu très longtemps avec eux, devenant à leur côté un combattant acquis à leur cause ».

 

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le 2 février 2022, à Paris

J’ai toujours été très proche du milieu associatif. Nous avons les mêmes préoccupations et le même engagement auprès des plus pauvres d’entre nous. Après avoir collaboré pendant de nombreuses années avec « Les Petits Frères Des pauvres », et réalisé un long travail auprès de personnes ayant vécu très longtemps dans la rue, et relogées dans des hôtels sociaux, j’ai voulu, pour cette commande, me rapprocher du « Secours Catholique », association que je connais bien.

Aujourd’hui rendez-vous avec les responsables du Secours Catholique. Je montre mes livres. J’explique ma démarche. Nous parlons de ma façon de travailler, du temps passé avec les gens, des autorisations. Je leur dis que je suis un « lent » et qu’il me faut énormément de temps pour être à l’aise et faire des photos. Ma proposition est acceptée avec enthousiasme. Nous décidons que je travaillerai en « immersion » dans un centre d’hébergement et de réinsertion social situé dans le 4e arrondissement de Paris. Cette structure a pour mission d’assurer l’accueil, le logement, l’accompagnement et l’insertion sociale de familles que la crise à totalement marginalisé. C’est exactement le sujet que j’ai proposé. Je suis ravi.

le 21 février 2022, à Paris

J ’ai enfin les autorisations pour faire des photographies dans une structure d’hébergement qui se nomme « Les Amarres ». Je ne pensais pas que ce serait aussi long mais Covid oblige… J’ai rencontré les responsables de ce centre. Pour parler aux habitants, nous avons décidé que je ferai une projection de mes photos jeudi 24 février lors d’un petit déjeuner offert aux résidents. Je prépare donc mon diaporama…

le 23 février 2022, à Paris

Suite à la projection de mon travail, deux familles acceptent d’être photographiées, puis annulent le rendez-vous. La photographie sociale, c’est 80 % d’attente et 20% de photos. Je ne me formalise pas et reprend des contacts.

le 25 février 2022, à Paris

Appel téléphonique du Secours Catholique m’informant que trois familles sont d’accord pour les photos. Mon moral est au beau fixe. J’affute mon appareil photo et croise les doigts. Que les Dieux de la Photographie, s’ils existent, m’accompagnent…

le 28 février 2022, à Paris

Voilà, j’ai commencé les photos. Je commence à m’intégrer. Je suis encore un peu timide mais cela passera avec le temps. Je vais leur offrir des tirages afin de leur montrer l’avancement de mon projet. J’ai l’immense honneur de vous présenter :

  • Charlotte, 30 ans, avec son chien. Charlotte a passé 6 ans dans la rue. Elle est heureuse d’avoir enfin une petite chambre. Elle souhaite se poser avant d’envisager une nouvelle vie.
  • Maimouna, 31 ans, élève seule sa petite fille. Son mari l’a quitté il y a 2 ans. Elle a vécu dans un hôtel social vétuste avant d’être « récupérée » par le Secours Catholique.

 

L’aventure continue…

 

Portrait de Charlotte © Jean-Louis Courtinat

 

Portrait de Maimouna et sa fille © Jean-Louis Courtinat

Le 10 mars 2022, à paris

Coup de théâtre.

Je reçois un appel de la direction de la communication du Secours Catholique. Ils ont reçu le formulaire d’autorisation de photographier que je leur ai soumis. D’après eux, les familles « refuseraient » de signer ces autorisations beaucoup trop contraignantes. Mes photos doivent rester au sein de l’association. Les bras m’en tombent. Je pensais avoir été très clair dans l’explication de mon travail. Je tente de parlementer, sans succès.
Il m’en faut plus pour me décourager. Je contacte Les Petits Frères Des Pauvres, association que je connais parfaitement bien pour y être bénévole une fois par semaine. J’explique mes déboires. Les Petits Frères sont débordés par le nombre de personnes qui vivent dehors et qui tapent à leur porte. On me propose de réaliser un nouveau travail sur les hôtels sociaux. La collaboration avec la BnF est validée ainsi que les autorisations de photographier. Ouf !!!!

Le 22 avril 2022, à Paris

À ce jour, j’ai suivi 16 personnes. Toutes ont connu la rue pendant plusieurs années. La plupart ont rejetées leur famille. Beaucoup souffrent de solitude, se sentent invisibles et se retirent de la vie sociale. Bon nombre d’entre elles ont de graves problèmes de dépendance à l’alcool. Pour moi, le plus difficile est de trouver la bonne distance avec la personne que je photographie. Beaucoup de présence, de discussions, de rendez-vous manqués, de relationnel. Peu d’images mais beaucoup d’humanité.

Le 2 mai 2022, à Paris

Ce que me disent ces hommes et femmes est si fort que la photographie ne suffit pas. Je décide d’accompagner mes images de textes reprenant leurs propos. Pas d’interviews « journalistiques », mais un simple petit carnet que j’emmène avec moi en permanence, et sur lequel je note les phrases les plus puissantes. Aucune intervention de ma part. Je garde leur style et leur vocabulaire.

Je donne toujours des photographies. C’est une question de respect. Leur rapport à l’image est très intéressant. Beaucoup sont ravis et les collent sur les murs de leur chambre d’hôtel, d’autres, plus sensibles au changement de leur corps après des années d’errance, acceptent d’être photographiés mais ne souhaitent pas voir leur image.

 

le 8 mai 2022, à Paris

Pour toutes ces personnes, avoir un toit, même si ce n’est qu’un taudis, est vital. Toutes m’ont parlé de leur désir de se poser, d’avoir leurs clefs, une boite aux lettres, bref d’être reconnues malgré leur exclusion.

Il m’a fallu énormément de temps, d’écoute et de proximité pour gagner leur confiance. Nous nous retrouvions à L’Étape, lieu de convivialité des Petits Frères Des Pauvres, où ils peuvent prendre une douche et un repas chaud. Je leur expliquais mon projet, je montrais des photos. Certains ont refusé catégoriquement, d’autres ont acceptés que je les suive dans leur quotidien. Le plus dur fut de le convaincre de me permettre de les photographier dans l’intimité de leur chambre d’hôtel. Après de longues discussions, une trentaine d’entre eux répondirent positivement.
Il m’a fallu trouver la bonne distance lorsque j’étais avec eux. Ils me faisaient des confidences. Petit à petit, une relation d’amitié s’installait. Ayant toujours eu beaucoup de difficultés à braquer mon appareil photo sur quelqu’un, ma peur de l’acte photographique revenait : Si je prends une photo, je ne suis plus « l’ami » mais le photographe. Cela ne risque-t-il pas de rompre les liens d’amitié que j’ai avec cette personne ? Éternelle angoisse qui me poursuit depuis tant d’années.

 

Le 19 mai 2022, à Paris

« Des êtres sans importance », c’est le titre que j’ai donné à mon travail. Face aux tragédies qui ravagent notre monde, le problème de ces gens sur le fil de la vie peut sembler dérisoire. Pourtant il y a chez eux autant de souffrance et de désespoir. Lorsque je regarde mon travail, je me demande si ce que j’ai enregistré est aussi riche que ce que j’ai vécu à leur côté.  Ai-je saisi l’essentiel ? Le cœur du propos se trouve-t-il dans ce qui est montré, ou dans ce qui n’est pas montré ?

 Il faudra malheureusement beaucoup plus que des photos pour que ces êtres fragiles ne portent plus le fardeau de préjugés et de tabous qui les livrent à l’oubli de tous.