L’acquisition d’un exemplaire unique de la revue Dada

L’ensemble des livraisons de la revue Dada acquis par la Réserve des livres rares en 2019, grâce aux fonds levés à l’occasion du dîner des mécènes de la BnF, témoigne de l’attention portée par la Bibliothèque à l’enrichissement de ses fonds d’avant-garde.

 

Revue majeure des avant-gardes littéraires et artistiques du début du xxe siècle, la revue Dada vit le jour en juillet 1917 à Zurich, dans la suite des premières manifestations d’esprit dadaïste organisées depuis mai 1916 dans l’arrière-salle d’une taverne de la ville, le Cabaret Voltaire.

Présentés par Tristan Tzara, directeur de la publication, comme un « échantillonnage à travers l’avant-garde de 1916 », les deux premiers numéros (juillet et décembre 1917) ne sont encore que des recueils anthologiques des différents mouvements d’avant-garde européens, notamment l’expressionnisme allemand et le futurisme italien. C’est en revanche avec la troisième livraison, en décembre 1918, que la revue donne sa pleine mesure. En tête y est publié le grand « Manifeste dada 1918 » de Tzara, où la lassitude du monde ancien prend la figure d’une révolte qui bouleverse avec allégresse jusqu’aux conventions du langage et aux fondements logiques de la rationalité. Ce geste rageur de l’esprit s’incarne aussi dans un dispositif typographique ouvert à toutes les audaces de mise en page, au mépris de la sagesse des règles en usage. De reportage des avant-gardes, la revue s’est tout à coup transformée en acte d’avant-garde, lieu anarchique de la dislocation générale des codes que professent les dadaïstes.

Francis Picabia, qui rejoint le premier noyau constitué par les Roumains Tzara et Marcel Janco, l’Alsacien Hans Arp, les Allemands Richard Huelsenbeck et Hans Richter, participe très activement à la double livraison Dada 4-5 (mai 1919), intitulée Anthologie Dada, où il publie notamment des dessins mécanomorphes. Fausse anthologie, d’ailleurs, dont l’ambition récapitulative s’efface devant celle de poursuivre toujours l’incessante remise en question de toute forme d’arraisonnement artistique. Ainsi y apparaissent des noms nouveaux comme ceux d’André Breton et de Louis Aragon.

C’est aussi grâce à Picabia que la revue Dada se transporte de Zurich à Paris, où Tzara le rejoint en janvier 1920. Ainsi les sixième et septième livraisons de Dada paraissent à l’adresse parisienne de Picabia. Dada 6, publié en février 1920, fait moins figure de revue que de prospectus, servant de programme à la grande manifestation Dada du 5 février 1920 au Grand Palais, organisée dans le cadre du Salon des Indépendants. Publication de très peu de pages et de grand format, ce numéro mêle, dans une joyeuse cacophonie, les formules parodiques des rubriques d’annonces publicitaires ou de courrier des lecteurs, les aphorismes saugrenus, les slogans absurdes et provocateurs. Faisant parfaitement corps avec le mouvement qui lui donne son nom, la revue pousse ici l’esprit de la performance jusqu’à se faire une anti-revue Dada, comme il y a une « anti-littérature Dada », une « anti-musique Dada », une « anti-peinture Dada ». Le mois suivant paraît la septième livraison, intitulée Dadaphone, dont la publication est elle aussi très liée aux grandes manifestations Dada. Elle annonce notamment celle qui eut lieu le 27 mars 1920 au Théâtre de l’Œuvre. Breton et Soupault publient dans ce même numéro un extrait des Champs magnétiques, deux mois avant la parution de l’œuvre en volume.

Une dernière livraison devenue très rare, faite d’un double feuillet in-folio qui se lit en commençant par la fin, parut en octobre 1921. Bilingue, intitulée en allemand Dada in Tirol et en français Dada au grand air, elle est l’ultime manifestation d’une revue qui ne devait pas résister plus longtemps aux désaccords apparus au sein du groupe à la fin de l’année 1920.

L’exemplaire acquis par la BnF provient d’une des plus remarquables collections consacrées au Surréalisme, celle de Jean-Paul Kahn, dont il constituait l’un des fleurons. Il se signale tout particulièrement par la qualité particulière de trois livraisons : Dada 3 présente une couverture rehaussée à l’aquarelle par Marcel Janco ; Dada 4-5 (Anthologie Dada) est l’un des très rares exemplaires de tête sous couverture cartonnée enrichis de gravures originales supplémentaires de Arp, Janco et Christian Schad ; Dadaphone est orné, sur sa couverture, d’un dessin original en couleurs de Picabia rappelant son tableau célèbre de L’Œil cacodylate (1921) et servant d’envoi à Henri Laugier, professeur de physiologie qui fut aussi un compagnon de route des avant-gardes artistiques de son siècle.

Rapport d’activité 2019 de la bibliothèque nationale
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