L’enfance en toutes lettres – Exposition

De Mimi Cracra aux jeux de langue les plus délurés, l’univers d’Agnès Rosenstiehl déborde d’enfance et d’humour. L’exposition qui lui est consacrée révèle une autrice frondeuse, puisant dans ses souvenirs pour inventer des personnages libres, espiègles et profondément vivants.

 

Planche tirée de Mon premier alphabet d’Agnès Rosenstiehl - Publié en 1978 aux éditions Larousse © Agnès Rosenstiehl. Cliché : BnF, département Littérature et arts

A comme Agnès

« Mimi Cracra, c’est moi ! » Sourire en coin, Agnès Rosenstiehl donne le ton. Issue d’une famille d’artistes, mais largement autodidacte en matière de dessin, cette autrice au charisme certain a mis beaucoup d’elle même dans les personnages qu’elle a créés au cours de sa carrière. La petite fille rêveuse de son tout premier album publié en 1967, De la coiffure ? C’est elle, avec ses cheveux coupés courts. La jeune mère de La Naissance, expliquant les mystères de la vie à son fils, c’est encore elle. Et l’adorable Mimi Cracra jouant depuis 1976 dans son monde imaginaire, c’est bien aussi Agnès, enfant débrouillarde née en 1941, s’amusant d’un rien dans le jardin familial.

C comme Cheveux

La carrière d’Agnès Rosenstiehl s’ouvre sur un album dont le format vertical laisse toute latitude aux cheveux d’une petite fille pour emplir la page de chignons extraordinaires et de tresses servant de corde à sauter ou de parapluie. Ce motif ambivalent entre féminité, anticonformisme et puissance de l’imaginaire, traverse toute son œuvre. Des premières illustrations de comptines dans Pomme d’Api aux fillettes à longues tresses dans les documentaires qu’elle réalise pour Larousse, des publicités pour L’Oréal aux coiffures de Mimi Cracra, les chevelures aux lignes courbes, soigneusement dessinées au rotring ou coloriées à l’aquarelle, participent pleinement à l’expressivité des personnages.

 

Agnès Rosenstiehl, Livret publicitaire L’Oréal © Agnès Rosenstiehl / L’Oréal

E comme Enfance

Les fondatrices du magazine Pomme d’Api ont d’emblée été séduites par l’instinct avec lequel Agnès Rosenstiehl saisit l’enfance dans ses dessins. La justesse du rendu des attitudes et des mouvements des tout-petits traduit son sens de l’observation et sa capacité à revivre sa propre enfance. Mimi Cracra, par exemple, a ainsi immédiatement rencontré son public, tant en raison de la richesse de son monde imaginaire que de son rapport à l’eau sous toutes ses formes ou de la spontanéité de son langage oral.

F comme Frondeuse

Agnès Rosenstiehl, frondeuse ? Du côté des petites filles en tout cas, de l’égalité des droits et, plus largement, de l’enfance. Repérée par Antoinette Fouque, fondatrice des Éditions des femmes, pour la modernité et la finesse de ses précédents albums, elle publie en 1976 Les Filles, un livre brisant les tabous, emblématique du climat de liberté post-Mai 68. Au sein de Pomme d’Api, son héroïne Mimi Cracra traverse les frontières du genre pour parler aux enfants des deux sexes, et horripile certains parents par son irrespect des règles grammaticales et l’absence totale de conséquences relatives à ce que d’aucuns voient comme des bêtises. Drôles, douces et impertinentes, les créations d’Agnès Rosenstiehl sont à l’image de l’enfance.

 

Agnès Rosenstiehl, Les filles - 1976 © éditions la ville brûle, 2018 | Agnès Rosenstiehl – BnF, département Littérature et arts

P comme Profil

Les personnages de face qu’on trouve encore au début de sa carrière disparaissent progressivement des dessins d’Agnès Rosenstiehl. Fascinée dès l’enfance par la puissance symbolique de l’art égyptien, elle développe l’idée selon laquelle la représentation de profil permet aux personnages une autonomie absolue vis-à-vis du lecteur. Tournés les uns vers les autres, libérés de toute contrainte, ils vivent leurs aventures imaginaires dans leur seul monde.

V comme Virelangue

La passion pour la langue est une constante de l’œuvre d’Agnès Rosenstiehl. Les abécédaires et encyclopédies qu’elle publie sont truffés de citations et de figures de style qu’elle met en scène à l’aide de ses galopins délurés. Dans Drôle d’alphabet ou les aventures d’une tarte aux pommes, un « Petit Pou Pénible » poivre la tarte à la lettre P. Le Français en liberté enchaîne lapsus, catachrèses ou encore syllepses : « Ton pain est si dur qu’il n’est pas coupable… Alors, il est innocent ? » Sans oublier les virelangues impossibles à prononcer de L’Alphabet fou, réédité cet automne aux éditions de la BnF : « Sans souci six sangsues sucent au sang six cents sots ». D’album en album, Agnès Rosenstiehl joue avec la langue et les lecteurs… qui en redemandent !

 

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Coline Arnaud et Isabelle Degrange

Article paru dans Chroniques n°106, septembre-décembre 2026