Portrait d’une défricheuse – Échos de recherche
Chaque année, la BnF bénéficie de nombreux dons qui sont suivis d’un patient travail d’inventaire, de classement et de conditionnement. Fait rare, les historiens et théoriciens de l’architecture Alexander Tzonis et Liane Lefaivre ont accompagné le don de leurs archives d’un mécénat destiné à financer leur traitement. C’est ainsi que la chercheuse Marie Beauvalet a été recrutée : pendant un an, elle a classé les quelque 200 boîtes constituant ce fonds exceptionnel. Chroniques raconte son parcours, mû par une insatiable curiosité et un enthousiasme communicatif.
À quoi tient la vocation des chercheurs ? Peut-être aux programmes télévisés qui ont bercé leur enfance. L’hypothèse se vérifie dans le parcours de Marie Beauvalet dont les parents ont tenu à ce qu’elle regarde uniquement des émissions en anglais. C’est ainsi que, très jeune, elle découvre l’univers des Teletubbies et ses quatre personnages – Tinky Winky, Dipsy, Laa-Laa et Po – qui vivent dans une étrange maison semi-enterrée, le Tubbytronic Superdome. Vingt ans plus tard, elle soutient une thèse de doctorat en histoire de l’art sur les liens entre architecture et conquête spatiale : parmi les manifestations de ce Space Age architectural figurent en effet des dômes, soucoupes, bulles et pyramides – réels ou de fiction – qui envahissent les imaginaires à partir des années 1960. C’est devant une autre fameuse sphère, la Géode, qu’elle pose pour cet article.
Spaghetti bolognaise et mille-feuille géodésique
Sur le chemin qui mène de Teletubbyland au parc de la Villette, il y a eu un certain nombre d’étapes : la découverte de l’histoire culturelle à l’université Paris 1 Panthéon-Sorbonne, la naissance d’une passion inattendue mais durable pour l’art allemand de l’époque de Weimar, ou encore la lecture des Mythologies de Roland Barthes. Quand on demande à Marie Beauvalet quelle mythologie a sa préférence, elle hésite entre la DS et le steak-frites, avant d’évoquer la publicité pour Panzani analysée par le sémiologue en 1964 dans un article de la revue Communication. « Barthes montre comment une image en apparence toute simple – un filet de courses contenant des paquets de spaghettis, des oignons, une tomate, un sachet de parmesan râpé – révèle un discours qui est intrinsèquement lié au contexte social, voire politique, dans lequel l’image s’inscrit. » Un peu comme la Géode d’Adrien Fainsilber, inaugurée en 1985 : forme simple à première vue, cette sphère géodésique se trouve au croisement de plusieurs cultures : la tradition populaire des planétariums, l’imaginaire de la science-fiction, l’univers scientifique incarné par la Cité des sciences et de l’industrie attenante, mais aussi l’ambition politique et industrielle de la France des années 1980, symbolisée par le Concorde.
Dans la forêt vierge documentaire
Lors de son master, Marie Beauvalet étudie les projets proposés pour les Jeux olympiques d’Albertville (1992) tout en effectuant un stage à la Cité de l’architecture et du patrimoine. C’est là, au sein du Centre d’archives d’architecture contemporaine, qu’elle se découvre un goût pour l’archive : « S’attaquer à une forêt vierge documentaire pour y apporter de l’ordre et du sens, j’adore ! » Quand, en 2024, la BnF publie une offre d’emploi pour un contrat post-doctoral portant sur le fonds Tzonis-Lefaivre, l’annonce lui semble providentielle. « Je venais de soutenir ma thèse, j’avais déjà classé des archives et travaillé sur certains de leurs textes pour mon mémoire sur Albertville. De plus, 95 % de mon corpus de thèse était en anglais, tout comme une grande partie du fonds. » Recrutée, elle entame en septembre 2024 l’exploration des 200 boîtes empilées dans les magasins du département des Manuscrits.
L’architecture, et au-delà
Bien qu’Alexander Tzonis ait suivi une formation d’architecte, les archives confiées à la BnF reflètent surtout l’héritage intellectuel d’un couple ayant enseigné à Harvard, Delft et Vienne. On y trouve aussi bien des notes préparatoires pour leurs cours et leurs publications que des poèmes rédigés par Tzonis dans les années 1950, des collages, des gouaches et des carnets de croquis, Liane Lefaivre pratiquant de son côté le dessin et la photographie. « Le fonds rend compte de l’envergure internationale de ce couple et de son rôle actif dans la scène architecturale et intellectuelle des années 1970 à 2010 », note la chercheuse. Sa mise à disposition ouvrira des perspectives bien au-delà de l’histoire de l’architecture. Bientôt en ligne, l’inventaire du fonds Tzonis-Lefaivre permettra aux chercheurs de plonger à leur tour, grâce à Marie Beauvalet, dans une forêt documentaire désormais cartographiée.
Mélanie Leroy-Terquem
Article paru dans Chroniques n° 105, avril-juillet 2026

