Velours, satin, soie, taffetas aux reflets moirés, broderies, perles et sequins… Les reliures textiles, très prisées des élites au Moyen Âge et à l’Époque moderne, sont par nature éminemment fragiles. Pour retrouver leur éclat d’origine, elles exigent un savoir-faire dont Cécile Brossard a fait sa spécialité. Portrait d’une restauratrice passionnée.
Le Latin 9396, le Syriaque 402, le Vélins 2522… C’est par leur cote que Cécile Brossard évoque les ouvrages qu’elle a restaurés. Dans sa bouche, ces références deviennent presque des surnoms affectueux. Il faut dire que la patiente restauration des manuscrits anciens laisse le temps de s’y attacher : le Syriaque 402, évangile du XIIIe siècle recouvert de cuir, a demandé à lui seul plus de 400 heures de travail ! « Quand il a été rendu au département des Manuscrits, j’avoue avoir eu un pincement au cœur », confie la restauratrice qui ne ménage pas son admiration pour le travail de ses prédécesseurs : « Les couvrures textiles originelles ne sont pas toujours apparentes, elles peuvent être cachées, à l’état fragmentaire, sous des reliures plus récentes. Il faut rester humble face aux Anciens, qui ont fait de leur mieux pour les conserver. »
Une vocation tardive
Cette humilité, elle l’a véritablement faite sienne : « Je n’ai que 20 ans de métier, et je n’aurai jamais l’expérience d’un restaurateur à la carrière complète. Je suis entrée tardivement et par la petite porte. » C’est en tant que magasinier qu’elle a fait ses débuts à l’âge de 35 ans à la BnF. Biologiste moléculaire de formation, elle passe ensuite le concours sur les conseils d’une amie en poste à la Bibliothèque. Au sein du département des Manuscrits, elle découvre alors la beauté des livres anciens, leur état parfois dégradé, suggère des pistes d’amélioration… En réponse à cet intérêt manifeste pour la conservation-restauration, sa responsable lui propose un stage au sein de l’atelier pour apprendre les « petites réparations ». Cécile poursuit alors sur cette lancée, enchaîne cours du soir, formation accélérée en dorure le temps d’un été, CAP arts de la reliure puis stages de restauration en arts graphiques, avant de réussir le concours de technicien d’art en restauration de livres anciens ! Entrée à l’Atelier des combles de Richelieu en 2007, elle y gravit tous les échelons jusqu’à celui de cheffe d’atelier.
La passion des étoffes
C’est à l’occasion d’une formation collective qu’elle découvre les reliures d’étoffes. Fascinée par le sujet, elle veut aller plus loin et y consacre un mémoire. Elle se voit alors confier un premier travail de consolidation sur la reliure textile du Vélins 2522 en satin cramoisi armorié, extrait des collections de la Réserve des livres rares, puis, en 2014, une première « vraie restauration » : celle du Français 19088, plein velours jaune d’or, conservé au département des Manuscrits.
Depuis, plus de 80 reliures textiles de la BnF sont passées entre ses mains ou celles de collègues qu’elle a formés ou accompagnés. Nombre de ces travaux ont fait l’objet de publications ou de présentations en Allemagne, en Russie, au Danemark… À l’automne 2025, elle était à Erevan pour donner une conférence et une masterclasse à l’invitation du Matenadaran, Institut des manuscrits arméniens avec lequel la BnF coopère étroitement. Quand elle ne travaille pas à l’établi, elle échange avec d’autres collègues au sein du groupe « Textiles in libraries » animé par la Bodleian Library (Oxford) ou contribue à la base de données bibliographiques européenne MuLiBiNe. Actuellement en préparation, son dernier bébé, comme elle l’appelle, est une revue bibliographique commentée sur la restauration des reliures textiles. De la passion et du partage – encore et toujours.
Alice Tillier-Chevallier
Article paru dans Chroniques n°106, septembre-décembre 2026