Sentir le pouls d’une époque. La numérisation de la presse

Entamée il y a plus de vingt ans, la numérisation des titres de presse conservés dans les collections patrimoniales de la BnF et de ses partenaires a permis de mettre en ligne des millions de pages. Philippe Mezzasalma, chef du service Presse au sein du département Droit, économie, politique, évoque l’incroyable richesse de ces sources, qui permettent non seulement de comprendre une époque, mais aussi d’en percevoir les moindres soubresauts.

 

Chroniques : Deux décennies après le lancement de la numérisation de la presse à la BnF, où en est-on ?

Philippe Mezzasalma : Quand la BnF a commencé à numériser la presse en 2004, une trentaine de titres de grands quotidiens du XIXe siècle étaient concernés, parmi lesquels Le Petit Parisien, La Croix, Le Figaro, Le Temps ou L’Humanité. Aujourd’hui, les internautes peuvent accéder dans Gallica à près de 10 000 titres de presse qui couvrent près de trois siècles d’histoire ! La numérisation, effectuée au départ en niveaux de gris et en mode image, se fait désormais en couleurs, dans une bien meilleure définition, et s’accompagne d’une océrisation qui permet la recherche en plein texte. Elle se fait à partir des collections de la BnF, mais aussi de celles de nos partenaires quand nous ne possédons pas les exemplaires ou que ceux conservés dans nos fonds sont trop fragiles pour être manipulés. L›’enjeu est de mettre à la disposition des internautes une collection de référence en ligne.

Illustration - 2026 - BnF

 

Qu’entendez-vous par « collection de référence », pour la presse ?

Il faut savoir qu’on estime à 240 000 le nombre de titres français morts ou vivants, pour reprendre la terminologie utilisée en bibliothéconomie qui distingue les publications toujours actives de celles qui ont disparu. Autant dire qu’on ne peut pas tout numériser ! Dans cette masse considérable, nous procédons par échantillonnage en sélectionnant des titres représentatifs du paysage de la presse au cours de l’histoire. Il s’agit de donner accès aux grands quotidiens et hebdomadaires, aux principaux titres de presse locale et régionale, mais aussi à un choix de presse coloniale, culinaire, enfantine, féminine, ouvrière, politique, syndicale, et j’en passe… Nous nous appuyons sur une typologie contenant près de 150 catégories qui structure les parcours thématiques proposés pour la presse dans Gallica. La collection de référence ne vise pas l’exhaustivité mais elle représente d’ores et déjà plusieurs millions de pages. Il y a peu, deux éminentes historiennes de la presse me disaient qu’une vie de chercheur à temps plein ne suffirait pas pour lire toute la presse déjà numérisée.

Comment la recherche s’est-elle emparée de cet immense corpus ?

De plus en plus de chercheurs compulsent la presse numérisée et en exploitent tous les éléments, y compris les publicités et les petites annonces. C’est par exemple le cas du spécialiste de l’histoire de l’immigration Gérard Noiriel : ses travaux sur le clown Chocolat l’ont amené à éplucher méthodiquement tous les quotidiens de la période 1870-1939, afin de retracer la carrière de cette vedette du cirque français. On peut penser aussi aux travaux de l’historienne Anne Mathieu, qui a dépouillé la presse française des années 1930 : dans son livre Sur les routes du poison nazi, elle montre comment la presse de gauche rend compte au jour le jour du péril de la montée du nazisme. On pourrait citer encore les travaux d’Adeline Wrona sur Émile de Girardin, qui ont permis la publication d’une somme incontournable. En facilitant la recherche au sein des fascicules, la numérisation a permis de multiplier les approches scientifiques. Mais elle a aussi permis de redécouvrir l’histoire de la presse !

Vous-même, en tant que spécialiste de la presse, qu’avez-vous découvert avec la numérisation ?

Je n’en finis pas d’être surpris par l’inventivité de la presse, par sa capacité à changer constamment le rubricage, à oser des juxtapositions surprenantes, à tester de nouveaux formats, de nouvelles techniques d’impression. Ainsi Paris-Soir ringardise tous ses concurrents dans les années 1930 en présentant sur sa une, côte à côte, des événements internationaux majeurs et des faits divers sanglants. Autre exemple : L’Autre monde, sous-titré Journal des trépassés, a publié au milieu des années 1870 cinq numéros sur papier noir, en changeant la couleur de l’encre à chaque fois ! Et puis la numérisation permet aussi de suivre l’histoire des feuilles clandestines de la Résistance, souvent de simples tracts à leurs débuts, qui deviennent à la Libération des quotidiens majeurs comme Libération, Combat ou Franc-Tireur. Enfin, et peut-être surtout : la numérisation de la presse, en nous plongeant dans la chair d’une époque, nous en fait sentir le pouls. Et ça, c’est extraordinaire…

Propos recueillis par Mélanie Leroy-Terquem

Entretien paru dans Chroniques n° 105, avril - juillet 2026