À noter : en raison de la fermeture de plusieurs bibliothèques universitaires, les salles de lecture du site François-Mitterrand sont susceptibles d'être saturées.
Son truc, c’est le trac – Échos de recherche
Chercheur associé à la BnF, violoncelliste par ailleurs, Martin Barré mène actuellement des recherches au département Sciences et techniques. Son projet, centré autour des collections médicales sur la voix, s’inscrit dans le prolongement de sa thèse sur l’origine des discours sur le trac. Portrait.
Il est rare qu’un violoncelliste classique chante des pièces du répertoire médiéval. C’est pourtant l’expérience « à la fois excitante et traumatisante » vécue l’an dernier par Martin Barré. « Un flûtiste à bec cherchait une voix non lyrique pour son récital, explique-t-il. Je me suis retrouvé sur scène, chanteur soliste, avec un syndrome de l’imposteur à son paroxysme. Un moment affreux mais passionnant qui, d’une certaine façon, a éclairé mes recherches. » Car en parallèle de sa pratique professionnelle du violoncelle, le jeune homme explore le milieu des artistes lyriques du XIXe siècle, dans le cadre d’une thèse de doctorat à l’EHESS consacrée à l’invention du trac.
De la prison à la scène
« Quand on suit un parcours d’études instrumentales, il est beaucoup question du trac », note Martin Barré, qui étudie aujourd’hui le violoncelle baroque au Conservatoire national supérieur de musique et de danse de Lyon. « De nombreux modules sont proposés actuellement au cours des cursus, à propos de la gestion du stress et de l’anxiété de performance. Or je me suis rendu compte que le trac y est souvent présenté comme un problème individuel et un phénomène immuable, sans qu’on le questionne d’un point de vue historique. Ça a été le point de départ de mes recherches. » Il entame alors un premier mémoire sur le sujet et recherche les premières apparitions du mot. Il le retrouve d’abord dans un dictionnaire de l’argot des prisons paru dans les années 1830, où trac est défini comme un synonyme du mot peur, puis dans le Dictionnaire historique et pittoresque du théâtre et des arts d’Arthur Pougin (1885) où les expressions « avoir le trac, le taf ou le taffetas » sont associées au monde théâtral. En élargissant le champ de ses recherches, il repère des usages du terme en contexte amoureux ou militaire (en témoigne Le Trac, journal des peureux paru brièvement pendant la guerre de 1870). Il constate aussi sa fortune dans les cafés-concerts de la fin du XIXe siècle, où l’on peut entendre des chansons comme « J’ai l’trac », « Ça m’donne le trac » ou « Une femme qu’a le trac ».
Quand les laryngologues s’en mêlent
L’approche médicale du trac s’invite progressivement dans les recherches de Martin Barré qui constate un lien entre la peur de la scène et les pathologies vocales. Le XIXe siècle voit en effet l’invention du laryngoscope et la naissance de la laryngologie, construite en partie autour des professions oratoires. Les médecins qui se spécialisent dans l’organe de la voix trouvent un riche objet d’étude chez les artistes lyriques de l’époque, surmenés, qui développent des troubles spécifiques : ils les interrogent sur leurs habitudes sanitaires, auscultent leur appareil vocal, observent leur état physique et moral. Certains intègrent les services médicaux des théâtres. C’est le cas de Francesco Bennati, auteur de mémoires sur le mécanisme de la voix, qui est rattaché au Théâtre-Italien de Paris. L’émergence de cette nouvelle spécialité s’accompagne même d’une polémique : les laryngologues entrent en guerre contre l’enseignement du chant à la française en préconisant la respiration abdominale – par opposition à la respiration claviculaire alors en vogue au Conservatoire de Paris.
Faire dialoguer musique et médecine
C’est précisément autour de cette interaction entre musique et médecine que s’inscrit le projet mené par Martin Barré au sein du département Sciences et techniques. « À la différence d’autres chercheurs associés à la BnF, je ne travaille pas à l’inventaire ou au catalogage d’un fonds, mais je m’attache à mettre en lien ce qui, dans les collections, concerne les études médicales et le chant. » L’objectif : établir un corpus mêlant aux traités anatomiques et aux manuels d’hygiène vocale des sources musicales qui comprennent aussi bien des comptes rendus d’opéra dans la presse que des correspondances, mémoires et souvenirs d’artistes lyriques.
Pour mettre en valeur l’ensemble de ces documents, il projette d’organiser, avec une sociologue et une chercheuse en sciences du mouvement, un colloque consacré à la santé des musiciens au prisme des sciences sociales. Leur réflexion est née d’un constat : malgré le développement récent d’une offre thérapeutique conçue pour les musiciens, les problèmes de santé physique et mentale qu’ils rencontrent ne cessent de croître. « Le regard historique peut aider à faire progresser le débat, espère Martin Barré. Et à mettre en question un système pédagogique, fondé sur la performance instrumentale et la virtuosité technique, qui maintient une énorme pression sur les musiciens. »
Quand on lui demande si ses recherches l’ont aidé dans sa pratique du violoncelle, Martin Barré sourit : « Pas du tout, j’ai toujours le trac ! C’est plutôt le passage à la musique ancienne, milieu dans lequel l’erreur est davantage normalisée, qui m’a détendu… »
Mélanie Leroy-Terquem
Article paru dans Chroniques n°106, septembre-décembre 2026
