Sylvie Bonnot - Échos des canters

Territoires : Guyane française et territoire métropolitain
Un projet à la croisée des problématiques climatiques, paysagères et industrielles révélées par les états et les usages de la forêt française à l’aube des années 2020. Sylvie Bonnot va au plus près du terrain et des acteurs : exploitants, CRPF, ONF, gestionnaires, propriétaires privés, en quête des différentes formes, des usages et des états de la forêt française.
 
©YvanAllincks2022
Sylvie Bonnot est née en France en 1982, elle vit et travaille en Saône-et-Loire. Elle est représentée par Ségolène Brossette Galerie, Paris et par The Merchant House, Amsterdam, Pays-Bas.
« Sylvie Bonnot est une artiste voyageuse. Ses travaux l’ont conduite de la densité et de l’agitation de Tokyo aux zones isolées et rudes de l’archipel du Spitzberg ou du désert australien. Depuis quelques années, à la faveur d’un compagnonnage avec le Centre national d’études spatiales, elle explore l’espace et sa conquête. Mais, à chaque fois, elle en revient aux campagnes et forêts bourguignonnes, où elle vit aujourd’hui, qui forent le « point de rencontre géographique » de ces territoires opposés. Pour rendre compte de la diversité de ses expériences et de son regard sur le monde, Sylvie Bonnot multiplie les approches et procédés, ou modes photographiques. Elle peut adopter un regard strictement documentaire comme privilégier l’expérimentation qui, sans jamais remettre en cause le pouvoir de représentation de l’image, accroît son pouvoir d’évocation. Elle recourt alors au brûlage du négatif, à des incisions dans le tirage, à son froissage ou à sa desquamation en détachant la fine pellicule de gélatine argentique et en transposant cette « mue » sur d’autres supports, qu’il s’agisse de tissu, d’un volume ou des murs mêmes de l’exposition. Les pièces sélectionnées pour approche, où voisinent images organiques et techniques, rendent compte de la richesse de sa pratique expérimentale qui, au sens propre comme au figuré, donne à voir la peau du monde.»
Étienne Hatt

 

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Décembre 2021

16/12/2021
Au sortir d’une semaine de prises de vue autour de la part végétale grâce à une résidence en cours au Centre d’Art d’Ugine, la réponse de la BnF est positive. D’un coup le périmètre et l’ambition des recherches en forêt est démultipliée.

Après cette semaine en conditions difficiles suite aux chutes de neige historiques et prématurées, de conduite sur neige et verglas, de chantiers mis à l’arrêt, d’un risque d’avalanche très élevé, les nouvelles frontières du projet s’étendent désormais jusqu’à la foret amazonienne guyanaise.
Encore les pieds sur le verglas savoyard, il est désormais nécessaire de se préparer aux pluies équatoriales et tenter de prévoir tout.


Circuit court


19/12/2021
Commencer par le début

 

©Sylvie Bonnot

 

©Sylvie Bonnot

 

Comme depuis début 2020, Meindl aux pieds, frontale et smartphone dans la poche et un bonnet sur la tête, tout part dans la pente.
Temps froid et humide, d’abord le Chemin du Gros Loup, puis il faut traverser les parcelles exploitées pendant le grand confinement.. Marche rituelle. Selon la forme, peut-être 10 km, 300 m de dénivelé. Le paysage a changé, grumes empilées, flaques gelées, ornières fraiches.

En montant le crachin se fixe en givre, la végétation vire au noir et blanc. L’ascension continue (très relative ici) puis redescente, et trajectoire coupée par le passage du débardage voisin. Le sentier où l’on ne se croisait pas fait désormais 6 à 7 m de large par endroit, ornières de 80 cm de profondeur. Le froid moins vif en bas ne consolide pas la débâcle.


23/12/2021

©Sylvie Bonnot

 

©Sylvie Bonnot

Répétition des trajectoires, recherche des variables.

26/12/2021

©Sylvie Bonnot

 

Ce qui peut faire forêt / esquisser des limites. Les premières semaines de recherches se passent en circuit court, le périmètre de mise en place du projet dans un paysage où la forêt n’est pas réellement historique puisqu’à part les taillis, les parcelles de Douglas ont été plantées à partir des années 50. Pour favoriser le développement du bois, les plans étaient donnés par l’État. Ces forêts, dont certaines s’inscrivent dans une histoire personnelle, ont été souvent édifiées en cathédrale. Des tiges très serrées, élancées, des diamètres fins, stimulés par la course à la photosynthèse.
Revisiter les classiques du projet est nécessaire avant la suite, le grand écart à venir pour aborder la forêt primaire outre-atlantique. Les classiques, le paysage «paysan» ordinaire bouge en permanence.


29/12/2021

©Sylvie Bonnot

 

Pour pleuvoir il a plu. Des trombes d’eau lessivent la couche de terre entre les souches. Elle dérive jusqu’en contrebas, stagne dans les buissons. Un torrent assure la poursuite à travers champs de ce qui fut de la terre de forêt, de plantation.
Deux silhouettes s’approchent, encapuchonnées. C’est le moment du constat, Mr le Maire et son épouse viennent prendre la mesure des dégâts.

Janvier 2022


01/01/2022

©Sylvie Bonnot

 

Les crêtes mettent en avant le principe de plantations dites en brosse ou en croupe.

Leur position sommitale semblait être une bonne idée, c’était avant les grandes tempêtes de 1999 ou 2019. Les vents ont changé, préalablement ils venaient principalement du Nord/Nord-Est, aujourd’hui ils sont du Sud/Sud-Ouest, les tiges sont plus vulnérables aux vents nouveaux.


03/01/2022

©Sylvie Bonnot

 

©Sylvie Bonnot

 

©Sylvie Bonnot

 

17 janvier 2022

©Sylvie Bonnot

 

©Sylvie Bonnot

 

©Sylvie Bonnot

 

©Sylvie Bonnot

 

On parle désormais d’agroforesterie, le modèle agricole a été largement calqué sur (appliqué au) le milieu forestier, à commencer par les plantations monospécifiques, la mécanisation a suivi suite à la tempête de 1999.
Territoire partagé par de nombreux enjeux, la saisonnalité induit le port du gilet jaune.

Les prochains jours sont dédiés aux préparatifs d’exposition, de résidence et du volet amazonien du projet. S’apprêter à quitter le paysage connu des prémices de la commande, pour une recherche spatiale à Kourou, et commencer à guetter là les prémices du géant vert.


31/01/2022 Départ pour Orly

Février 2022

01/02/2022 Départ pour Cayenne

Test antigénique : ok, /droit de voler.

Valise refaite 4 fois, la moitié du poids est dédié au matériel, en incluant la pharmacie, un peu plus. Revérifier tout, la place aussi des choses, dont celles des batteries. Les inquiétudes sont nombreuses mais au-delà de ne pas trouver l’image c’est celle de la résistance du matériel.
Tout le monde l’a dit c’est la pire saison des pluies depuis vingt ans

 

©Sylvie Bonnot


Il faut trouver des biais pour amorcer le travail en forêt guyanaise. Le mur semble infranchissable, développer des stratégies d’approche plutôt que d’évitement. Il semble nécessaire de se préparer par tous les moyens à Saül, à partir de Kourou, s’entrainer à la forêt.

Cela commence par étape, notamment chez l’armurier : des chaussures, un poncho de para, des ziplocs pour le boîtier et des points sur la carte.

D’abord la Montagne des Singes, sur le territoire du Cnes, tester le regard et le matériel.

Lever 5h30, vêtements préparés la veille, douche, casse-croûte à emporter, eau, matériel…

De la route j’ai aperçu la scierie du Dégrade Saramaka. Peut-être plus tard.

Par quel bout prendre le front de la forêt, déjà regarder où on met les pieds, scruter le chemin, déceler l’hypothèse des serpents. Prendre à nouveau le sens de la pente, 400 m de dénivelé annoncés. Facile mais non, de part l’humidité et la chaleur.

Les nouvelles chaussures, compromis entre rangers et randonnée, une bonne pointure trop grande mais légères (relativement) et robustes. Pieds protégés en amont. Ça flotte un peu. L’épreuve sera celle du bain de boue cumulé aux trombes d’eau. Essentiel des prises de vue faites sur la matinée, on dirait qu’il pleut un peu moins le matin. Arrivée en haut, arrosage copieux, casse-croûte au carbet, sous les centaines d’araignées résidentes permanentes de l’édifice.

 

©Sylvie Bonnot

Montagne des Singes, 05/02/2022

©Sylvie Bonnot

La Cocoteraie, Kourou, 06/02/2022

La résidence de l’Observatoire de l’Espace du CNES, au Centre Spatial Guyanais se poursuit, la question énergétique est souvent abordée avec Tiphanie, et aussi la lutte contre les éléments pour maintenir les lieux fonctionnels. La surface du site stratégique est taillée en lieu et place d’un végétal déterminé. L’humidité et la chaleur interrogent quant au possible de ce site d’industrie. Je repense à l’aridité de Baïkonour.

L’énergie était au cœur d’un projet de commande précédent pour EDF Hydro Alpes et la Fondation Facim. La proximité du barrage de Petit Saut s’explique par les besoins colossaux du Centre Spatial Guyanais. Son emprise sur la canopée pourrait permettre un croisement multiple entre 3 domaines de recherches : forestier pour la présente commande de la BnF, spatial pour la résidence du CNES et abonder aussi les recherches antérieures sur l’hydraulique avec EDF Hydro Alpes. Tous trois activant des forces démesurées dans une relation complexe entre industries et paysages (principalement hostiles), ce qui met en exergue notre rapport au vivant. Il devient évident qu’il faut absolument voir le site hydraulique, situé au cœur de la forêt et au bord de l’espace. De la veille au lendemain l’autorisation d’accès est donnée par le responsable EDF du Barrage de Petit Saut.


10/02/2022

Réveil automatique vers 5h.

Le planning est ambitieux, rien ne peut arriver mais tout doit se faire.

RDV à 9h, départ prévu à 10h30 au plus tard.

Ouvrage et lancement sur la même journée, 2h route improbable, hors réseau pour l’essentiel.
2h de tampon pour que rien n’arrive. La route du Saut Lucifer est ponctuée de cratère, il faut slalomer entre les trous sur des crêtes de bitume ou de terre en croisant les doigts pour ne pas crever.

Aux abords du barrage, c’est Fitzcarraldo qui vient à l’esprit.

Henri m’accompagne formidablement, le casque est aussi indispensable. Révision des classiques : salle des machines, groupes, trous d’homme, débit réservé, parement aval, couronnement, digues secondaires. Au loin se profilent les tiges immergées.

 

©Sylvie Bonnot

 

Retour à Kourou à 12h17, 13 min pour un sandwich avant les passages sécurité pour assister au lancement, à Colibri. Les conditions sont dites bonnes. L’électricité est palpable.

15h09, lancement nominal et calendrier du lendemain confirmé.


11/02/2022

Si Soyouz ne partait pas, accès interdit au Sentier Ebène - nous sommes au sein du Centre Spatial Guyanais.

RDV pris pour 8h avec Thibaut Ferrieux, agent patrimonial pour l’ONF Guyane (Office National des Forêts), qui m’accompagne pour cette visite. Le milieu abordé est une savane humide et au cœur de celle-ci, une forêt unique se tient les pieds dans l’eau, le milieu est si fragile et le périmètre si stratégique que l’accès se fait sur réservation, en nombre et temps limité, sous escorte, sur passerelles, 1 fois par mois hors pandémie.

Au loin on aperçoit la parabole de la Station Diane, autorisation de prise de vue, de loin. Les légionnaires de la veille ont laissé la trace de leurs chenilles dans le sol spongieux, rappel d’où nous sommes.

Les pneumatophores dépassent de l’eau entre les tronc des arbres, 2h de prises de vue sur passerelle glissante - ne pas toucher, ne pas tomber.

 

Traces de chenilles légionnaires ©Sylvie Bonnot

 

©Sylvie Bonnot

 

Il reste à préparer l’expédition à Petit Saut.

RDV à 9h le lendemain. Préparation de l’équipement, penser à tout et au minimum.

Plein de carburant, vérification des recommandations en vue du trajet en pirogue et de la logistique pour la nuit en forêt, carbet bâche.

Achat de dernière minute : savon de Marseille pour ne pas polluer.

Au super U, épicentre de la vie locale, croisements spatiaux au détour d’un caddie, toujours pas le cœur pour un Epoisse. Anticiper les courses pour l’après.

Garer la Picanto sous gardiennage, terrain pentu, boue omniprésente, pluie sans fin.

Que faire du trépied ? Au cas où je l’ai pris… 3 kg inutiles mais au cas où…

La pirogue et les autres attendent.

 

©Sylvie Bonnot

 

Nous sommes 9. Le déluge se poursuit, on avance sur l’eau sous l’eau, ça ne rigole plus.

Boîtier contre moi, mais pas collé, sous le poncho tendu par les coudes en équerres.

La pluie continue d’augmenter, on prend de la vitesse.

On file tout droit entre les bois gris, les arbres engloutis sont d’abord des centaines, puis des milliers, on comprends qu’ils sont des millions : forêt grise.

Tout est gorgé d’eau. Sur et sous le poncho. J’essaie de maintenir une distance entre le boîtier, le poncho et moi. Pantalon = serpillère.

Il pleut tellement qu’on finit par ne plus regarder, baisser la tête, fermer les yeux, on passe au karcher.
Attendre que cela passe mais j’ai l’impression de passer à coté du sujet. 2h soumis aux intempéries. Ronan à la barre fait avancer la pirogue, le vitesse augmente la sensation du vent et de l’humidité. Le boîtier donne encore des signes de vie. De temps à autre une petite accalmie, quelques clichés, dont on ne sait pas trop quoi puisqu’on y voit rien, puis le déluge reprend. Ou plutôt, il nous suit.

Accostage, installation des hamacs (initiation) et intégration des us et coutumes de la chose. Cette nuit je dors là dans la forêt. Pas seule mais là.

On nous l’a bien dit : avant de descendre, bien vérifier le sol avant de toucher terre. La pluie reprend, puis s’arrête. Repas. Départ sur l’eau, l’emprise du lieu est magnétique. Ces arbres morts, s’étendent loin, il est difficile de qualifier le paysage, entre sublime et angoissant.

Les prises de vue sont possibles, s’habituer au rideau d’eau soulevé par la pirogue, à la hauteur du point de vue assis. Essayer de ne pas gêner les autres.

Le soir, sortie nocturne. Remettre les vêtements trempés, se remettre en mouvement.

Glisser sur l’eau dans le noir absolu sur un corps instable. La mise au point est un cauchemar mais il en suffit d’une.

Ronan est muni d’un phare, cyclope, il scrute autant qu’il avance à l’aveugle, telle est sa connaissance du milieu. Les animaux sont pointés, approchés, observés puis disparaissent. Croiser le regard du caïman, percevoir le serpent arboricole. Plus que de voir, il s’agit de sentir.

Ce que je veux ce sont ces silhouettes grises des bois, qui apparaissent quand le phare les touche, tels des fantômes.

 

©Sylvie Bonnot

 

©Sylvie Bonnot

 

13/02/2022

Nuit ponctuée par les chants envoûtants des singes hurleurs, réveil rapide dans la nuit pour pause technique. Tous dorment. Je résiste pour me rendormir, la vessie a toujours raison. Frontale autour du coup, chaussettes aux pieds en cas de vampires (les chauves-souris), en dessous, les tongs. Avant de basculer, retirer les chaussettes, vérifier le sol, s’extraire du hamac, atterrir sur les tongs, les enfiler, se glisser hors du carbet. Revenir, sans morsure, essayer de se rendormir. L’emprise de la forêt crée une adrénaline, nécessité d’écouter non par peur mais par fascination, les singes hurleurs ne sont pas loin, il est déjà 5h réveil et embarquement immédiat. Prises de vue ponctuées de café fumant sur la pirogue, lever du jour, eaux miroirs et brumes. 3ème bains au mercure. Éprouver, prendre la mesure du lieu avec son corps.

On vient là pour plusieurs raisons la nature, les arbres, les animaux, brefs plusieurs usages, la retenue est aussi devenue une voie «navigable» pour différents usagers, les amateurs, ou encore les orpailleurs, une ouverture dans la forêt.

Retour par la route des cratères, la tête sur la pirogue, doucement, pas de crevaison nécessaire. Vider les cartes mémoires, charger les batteries, faire sécher le matériel. Il a tenu. Se laver, demain je quitte Kourou.

14/02/2022

Départ de Kourou après une dernière séance au Centre Spatial Guyanais sur la Montagne des Pères, trombes d’eau vue abstraite.

Après la Montagne des Singes, la Savane du CSG, Petit Saut, cette fois il faut se rendre à l’évidence, le point charnière du projet pour la commande est l’étape suivante : Saül.

Petite prise de vue en forêt humide, la Saline de Rémire. On arrive un peu tard, avec la pluie, la nuit tombe. Les racines semblent démesurées. Vite il faut rentrer avant la nuit totale. Marcher vite sur la plage de sable, regagner la voiture pour acheter un poulet boucané avant la fermeture du magasin, ma planche de salut à venir.

15/02/2022

Chez les amis de mon amie, c’est l’occasion de discuter des premières phases du voyage, de glaner quelques conseils, autour d’un excellent dîner, je suis bien entourée. C’est aussi l’occasion de reconfigurer les bagages. Tout déballer, tout aérer, faire sécher les circuits.
Copie, chargement, douche. Paquetage.

Tout doit tenir (hors matériel) dans 10kg, dont la nourriture pour 4 jours et demi. La valise n’est pas adaptée. Ce sera le sac super U, scotché au dessus, nourriture, gourdes, vêtements.

Le scotch acheté sur place a été mangé par des larves, l’humidité a tué la colle.

Vol reporté plus tard dans l’après-midi. D’abord rendre la Picanto. On y est presque.

Se dire qu’on est prête, même si on y croit pas trop.

J’ai lu en amont, discuté de la destination, de sa pertinence avec le projet, de la façon de l’aborder, les prises de vue forestières en amont étaient des entraînements.

Si si, on peut faire face au mur. Mais Saül ce sera différent, pas de réseau, mais des sentiers : ne surtout pas s’en écarter, ne pas toucher

Enregistrement des bagages / pesée intégrale : corps + bagage cabine (=sac à dos technique + trépied). Bon vol madame.

La pluie est démentielle : telle que le plein de kérosène est impossible

Attente / annulation du vol / panique à Cayenne

3 jours plein de prises de vue sont prévus sur place. 1 de moins c’est un tiers de travail.

7 places sont disponibles sur le vol de demain (17 places dans le coucou), il faut jouer la carte BnF : « vous recevrez la confirmation dans la soirée »

Je n’ai plus de voiture, rendue au loueur, sentiment d’impuissance, on vient si gentiment me chercher. Re-dîner chaleureux, pourquoi râler ?

 

©Sylvie Bonnot

 

©Sylvie Bonnot

 

©Sylvie Bonnot

 

16/02/2022

Repos en matinée, corps fatigué.

Déjeuner à nouveau bien entouré, nouveau départ pour Saül peut-être plus sereine.

Amputée de mon autonomie, je serai conduite à l’aéroport, toujours avec bienveillance.

Cette fois curieusement, je me sens plus prête. Ce sera la bonne.

Nouvelle pesée intégrale. Bon vol madame. Merci madame.

Salle (couloir?) d’attentes, Khadidja s’approche, on ne se connait pas mais propose une alliance pour randonner dans la forêt. À deux, c’est plus sûr que seule. Elle vit à Cayenne, ce qui lui permet de confirmer qu’au moins le premier jour ce serait mieux. Je lui parle des photos (elle a compris car elle a tout écouté la veille quand je jouais la carte BnF).

Les photos ça prend du temps, encore plus sous futaie. Même pas peur. Et à la première montée, c’est une évidence, elle a des watts dans les pattes. Elle monte vite, on sent le besoin d’en découdre. L’appel de la forêt.

Prise de mes quartiers.

Première sortie en forêt pour se faire la main, sous la pluie.

19h, il faut rentrer, il fait nuit noire.

Khadidja m’a trouvé plus vite que je n’ai trouvé le logement : errante comme une âme en peine par les chemins torrents de Saül. « C’est tellement petit, vous ne pourrez pas vous perdre ». Apparemment si.

Tellement perdue, tellement trempée et rien n’avait vraiment commencé, je demande mon chemin, monte à bord du quad, me fait livrer.

Par contre les chaussures restent dehors, non, pas sous la pluie, juste au bord de la terrasse du bungalow. Extraction difficile des pseudo rangers en plastique. Trouver les tongs, mettre par accident de la boue partout, la patronne n’est pas contente moi non plus. Signes de fatigue. Je lui ai commandé des fruits, des entremets salés et sucrés. Découverte du citron caviar.

On parle, on se détend, mon guide est là, il m’accompagnera sur une journée, après-demain, le fameux Yvan, célèbre jusqu’en Bourgogne.

 

©Sylvie Bonnot

 

©Sylvie Bonnot

Première sensation tangible : boa (prononcez « bois ») constricteur. Si vous avez peur il ne faut pas le prendre. Vous n’avez pas peur? vous êtes sûre? non non, on y va. Magnifique. Bienvenu à Saül.

©Sylvie Bonnot

 

17/02/2022

Rdv à 7h sur ma terrasse. Le réveil n’a pas sonné. On verra plus tard. Je lui ai promis le petit dej et peine à m’habiller. Premier jour de prises de vue, seul le casse-croûte du midi est prêt.

Lancer l’eau chaude, son thé, mon café, la tartine, la banane. C’est parti.

Khadidja est devenue la bonne étoile de ces images, de la forêt. Un moral d’acier, des cuisses en béton, et une patience infinie. Toutes les heures elle a proposé de porter le pied (les 3kg de métal = ma responsabilité).

À chaque prise de vue, elle a observé l’objet du cadrage. Regardé dans le viseur.

Optimisé la cadence car oui il faut avancer. On a beaucoup parlé. Elle a posé mille questions. Puis dans l’après-midi, chacune était prête à être seule dans ce magma.

Le rire de Khadidja a laissé place aux sons de ce qui est là, le vent, le fracas des chablis au loin, les oiseaux, tout ce dont ceci est le théâtre.

Même plus peur. Et même je m’y suis sentie comme chez moi (sans toucher quoique soit, sans contact)

Retour sous des trombes d’eau, pourquoi changer. En fait tout va bien. J’ai mal partout, suis trempée mais ce n’est plus important. Le travail en Amazonie guyanaise est commencé, la journée de rodage a été productive. Quoiqu’il arrive, je ne rentrerai pas bredouille.

Dîner chez Maya avec la bonne étoile. Bananes flambées mémorables.

On vous dit de prévoir la nourriture (et du cash), en fait surtout du cash.

Les prises de vue, les kilomètres, le dénivelé, le poids se poursuivent. de 8 à 18km de marche par jour, peu d’images pour rationaliser le temps, il faut arrêter les captations à 16h au plus tard pour rentrer avant la nuit.

18/02/2022

Sortie avec Yvan, hors sentier, en plus d’une montagne de gentillesse, il cumule des connaissances exceptionnelles et un casse-croûte pour deux. Muni de sa machette rien ne nous arrêtera. J’ai tenté de lui expliquer en amont l’objet de mes recherches. Il montre les choses, les explique. Discussion, prises de vue silencieuses. Dans l’après-midi, l’image était là. Ce soir, on dansera.

 

©Sylvie Bonnot

 

19/02/2022

16 km de marche au menu. Départ solo un peu avant 7h. Khadidja me rattrape 2h-3h plus tard.

Nous cheminons. Pause autour d’un chablis creux, c’est rare.

Plus loin les pluies de la veille ont noyé le sentier par endroits. Quitter les chaussures, tâtonner des pieds, ne pas surtout tomber. Cette fois Khadidja porte le pied, il y a 20 à 30 cm d’eau vive sur ce qui doit être le sentier. Hors réseau on ne peut pas se perdre. On avance. Les 7 derniers km sont éreintants, la chaleur lourde. 3l d’eau ne suffisent pas. En surchauffe on se rapproche du village. Les chaussures sont gorgées d’eau depuis plusieurs heures, le poids du sac semble augmenter. Khadidja donne la cadence, marcher sur ses pas. Longer la piste. Prendre le raccourci. S’offrir une paire de crocs pour soulager les plaies et un orangina glacé.

Le 20 février, dernier jour (et journée bonus grâce aux 2 personnes ayant oublié leur vol) : réveil à 4h30, rdv avec la bonne étoile, les gendarmes, et douaniers à 5h sur la place. Objectif : faire l’ascension du Belvédère, dire au-revoir au lieu. La marche est annoncée pour 30min, nos camarades nous font monter en 15 min, le souffle coupé. Le soleil va inonder la brume. Je ne regarderai pas les images d’ici à plus tard.
Mission Saül accomplie.

 

Enregistrement réalisé à Saül, Belvédère, 20/02/2022, où l’on entend le chant des singes hurleurs

 

©Sylvie Bonnot

Décrire le travail photographique ici n’a pas tellement de sens, en plus à ce stade. À Khadidja je l’ai expliqué, nous étions sur site. La liste des superlatifs propres au lieu est telle qu’il vaut mieux attendre de voir pour se rendre compte du travail. La seule certitude est d’avoir tout donné et de s’être livrée à corps perdu dans la forêt, d’en accepter la rudesse pour se laisser glisser.

L’ambition est de tenter de rendre compte du milieu que constitue la forêt primaire. Cela passe par des images portraits d’arbres, des plans de forêt. Le travail derrière le boîtier est instinctif la composition est la plus précise possible mais les éléments sont si nombreux que rien ne peut être parfait, ce qui compte c’est d’être juste, peut-être d’être lucide quant à son humilité face au sujet, sa fragilité, sa majesté.