Trésors oubliés de la littérature jeunesse – Éditions

Les Éditions de la BnF rééditent régulièrement depuis dix ans des chefs-d’œuvre méconnus du livre pour enfants conservés à la Bibliothèque. Cette collection s’enrichit à la rentrée d’une nouvelle parution, Le Voyage enchanté, et d’une réédition du Conte du tsar Saltan. À cette occasion, Chroniques a rencontré Carine Picaud, chargée de collections à la Réserve des livres rares, et Laure Lane, cheffe du service de l’Édition des livres.

 

Couverture du Conte du Tsar Saltan - BnF

 

Carine Picaud : Le projet s’inscrit dans le contexte de reconnaissance, depuis les années 1980-1990, du caractère patrimonial du livre jeunesse. Il est né de la volonté de parfaire la valorisation des collections de livres pour enfants conservées notamment à la Réserve des livres rares, en complément de leur enrichissement, de leur exposition et de leur numérisation dans Gallica. L’objectif était avant tout de faire (re)découvrir plus largement des trésors oubliés ou méconnus.

Laure Lane : Ces rééditions ont été développées à l’origine, en 2015, avec Albin Michel Jeunesse. Hormis une réédition menée en collaboration avec MeMo, la BnF édite désormais seule ses albums depuis 2021. Ainsi s’est constituée au fil des années une collection qui compte aujourd’hui dix titres destinés aussi bien aux tout-petits, avec des albums comme Bonne nuit, qu’aux plus grands, comme L’Écureuil. À la fin de chacun de ces ouvrages se trouve une postface, rédigée par Carine, qui situe l’ouvrage dans son contexte esthétique et historique.

Les rééditions que vous proposez ne sont pas des fac-similés…

C. P. : En effet, nous veillons à demeurer fidèles à l’édition originale sans pour autant la reproduire strictement à l’identique. Par exemple, le texte du Petit Chaperon rouge, publié en 1921, a été gravé par Edgar Tijtgat dans du buis. La solution de facilité aurait été de recomposer le texte avec une typographie moderne, mais il était essentiel à nos yeux de respecter cette part de la création originale de l’artiste. En revanche, la couture à la chinoise n’a pas été conservée.

L. L. : Il faut parfois faire des concessions : certains formats ou façonnages doivent être adaptés – comme pour Alli Nalli et la Lune, un ouvrage relié en spirale, que nous avons choisi de rééditer dans un format broché pour qu’il soit moins fragile.

Sur quels critères sélectionnez-vous les livres à rééditer ?

C. P. : Le choix repose principalement sur des critères graphiques, comme la singularité de l’illustration et de sa mise en page : c’est ce qui nous a guidés pour la réédition du Petit Chaperon rouge ou des Petits contes nègres pour les enfants des blancs de Blaise Cendrars, avec des bois originaux de Pierre Pinsard, très modernes. Mais nous nous attachons aussi à faire redécouvrir des auteurs remarquables, oubliés et délicieux, comme Léopold Chauveau, dont les Histoires du petit Renaud ont été illustrées par Pierre Bonnard.

L. L. : Il faut surtout que le texte réédité soit recevable par les enfants d’aujourd’hui : les récits de certains livres magnifiquement illustrés ont parfois vieilli et ne conviennent plus vraiment au lectorat actuel !

La collection jeunesse ne propose pas que des titres écrits par des auteurs français…

L. L. : En effet, nous rééditons de nombreux auteurs étrangers : des classiques danois, allemand, islandais, russe, néerlandais ou anglais, la plupart traduits pour la première fois en français. C’est le cas des deux prochaines publications à paraître en novembre prochain : le Conte du tsar Saltan de Pouchkine, illustré par Bilibine, grand artiste russe, déjà réédité en 2018, que nous réimprimons car il était épuisé ; et une nouveauté, Le Voyage enchanté, réédition d’un ouvrage hongrois illustré par Sándor Bortnyik adapté en allemand en 1929 par Albert Sixtus, pour lequel nous avons sollicité un traducteur spécialisé dans les publications jeunesse. C’était un défi d’autant plus grand que l’original est un texte rimé !

C. P. : L’illustrateur, affichiste de formation, appartenait à l’avant-garde hongroise des années 1920. Le livre conte l’histoire de deux enfants qui s’envolent au moyen de cerfs-volants vers un monde imaginaire. S’y retrouvent tous les plaisirs de l’enfance, imagés par des formes rondes, des couleurs franches et une esthétique art déco, propres à séduire le jeune public d’aujourd’hui !

Propos recueillis par Karine Moreaux

Article paru dans Chroniques n° 104, septembre-décembre 2025