Un héritage qui rayonne. Les carnets de Marie Curie
Les archives de Marie et Pierre Curie, conservées au département des Manuscrits, ne racontent pas seulement l’histoire de la découverte de la radioactivité : elles portent en elles, dans les fibres mêmes du papier, la mémoire physique de cette découverte. Contaminés par les expériences menées par les deux chercheurs dans leur laboratoire, ces documents nécessitent des conditions de conservation particulières et des précautions strictes, tant pour leur consultation que pour leur exposition.
Pour son doctorat, Marie Curie poursuit les recherches du physicien Henri Becquerel sur les rayonnements émis par le sel d’uranium. Entre septembre 1897 et mars 1898, assistée de son mari Pierre Curie, elle mène une série d’expériences sur deux minerais d’uranium, la pechblende et la chalcolite. Par une séparation progressive de leurs composants, ils parviennent à isoler deux nouveaux éléments chimiques, aux rayonnements bien supérieurs à ceux de l’uranium : le « polonium », en référence à la patrie natale de Marie, puis le « radium ». Le terme « radioactivité », défini par Marie Curie comme la dose de rayonnements émis par la matière, fait alors son entrée dans le monde scientifique.
Des archives radioactives
La suite de l’histoire a démontré la dangerosité de ces rayonnements et leurs effets délétères sur les organismes vivants. Mais lorsque les Curie commencent à manipuler les minerais d’uranium, ils ignorent encore tout de ces dangers. Pendant longtemps, le radium est considéré comme pouvant, à faible dose, apporter de nombreux bienfaits. En témoigne, par exemple, son utilisation au début du XXe siècle dans des produits cosmétiques, des médicaments ou dans la peinture luminescente des aiguilles de réveils et de montres. Des photographies montrent les Curie dans leur laboratoire sans aucune protection : ni masque, ni gants, ni blouse. Or la particularité des matières radioactives est aussi leur caractère inodore et invisible. Au fil de leurs manipulations, partout autour d’eux, ces matières se sont déposées sans qu’ils ne puissent suspecter l’ampleur ni la dangerosité du phénomène. Chaque fois que les deux scientifiques prennent un calcul en note, qu’ils tournent une page ou laissent ouvert le cahier sur leur table de travail en attendant une nouvelle mesure, ils contaminent leurs archives.
Une conservation sous haute surveillance
Dès le projet de don de ces documents en 1967, leur contamination radioactive est prise en compte : mise en œuvre de mesures, organisation d’opérations de décontamination et d’une campagne de microfilmage, le tout sous la supervision des services spécialisés du ministère de la Santé publique et de la Sécurité sociale, ainsi que de l’Institut de physique nucléaire. Pour bloquer la transmission des rayonnements alpha et bêta, les feuillets identifiés comme les plus contaminés sont encapsulés et certaines couvertures recouvertes de plastique. Ces opérations permettent au fonds d’entrer dans les collections de la Bibliothèque nationale en 1970. Des préconisations sont en outre rédigées pour encadrer et limiter sa consultation, et des microfilms sont réalisés pour éviter la sortie des originaux. Les normes et la perception des risques par la société ayant évolué, tout comme la précision des outils de mesure, deux nouvelles campagnes de contrôle ont été lancées, l’une en 1996, l’autre à partir de 2020, pour réévaluer les conditions de conservation et de consultation du fonds. La dernière, achevée récemment, a abouti à un renforcement des mesures de protection des personnes et de l’environnement, adapté aux connaissances actuelles sur la radioactivité.
Laurence Le Bras
Article paru dans Chroniques n°105, avril-juillet 2026

