Véronique Popinet - Jardins collectifs

Territoire : Roannais / Auvergne-Rhône-Alpes
La crise sanitaire a reposé de manière cruciale les questions d’autonomie alimentaire, la façon de produire, de consommer, d’habiter ; elle a également réinterrogé la notion de lien social. Jardins collectifs propose de rendre visibles ces initiatives positives et solidaires par et pour les citoyens, comme des réponses très concrètes face à ces enjeux sociaux et environnementaux.
 
©Leticia Delboy

Véronique Popinet  est auteure photographe depuis une vingtaine d’années. Elle vit et travaille en milieu rural près de Roanne (Rhône-Alpes-Auvergne).

Après une formation initiale en sciences politiques et en sociologie à Lyon, elle s’oriente vers le photojournalisme à l’université de Cardiff. Son parcours y est définitivement influencé par son tuteur, le photographe Daniel Meadows, qui a passé sa carrière « à saisir les aspects extraordinaires de la vie ordinaire » de la middle-class britannique.

Véronique Popinet est membre de l’agence Hans Lucas depuis 2020. En parallèle avec des commandes pour la presse, les collectivités et l’animation d’ateliers pédagogiques, Véronique Popinet se définit avant tout comme une photographe documentaire. Elle s’intéresse à la rencontre et à l’altérité : le quotidien des gens, leurs gestes de travail, leur environnement, la transmission de savoirs et savoir-faire, de mémoires et de paroles. Elle pratique la photographie comme un « art relationnel qui tente de redonner, au-delà de l’esthétique, du sens à la société et à la vie de chacun ».

Ses engagements personnels et sa vie professionnelle se mêlent en un va-et-vient constant. Elle est impliquée dans plusieurs associations à vocation culturelle, solidaire et environnementale, avec comme point commun les principes de l’éducation populaire et de la capacitation citoyenne. Elle travaille régulièrement sur des projets transdisciplinaires et de développement territorial avec des auteurs, artistes, chercheurs, associations et collectivités.

 

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Juin 2022

Carnet de bord n°1

L’origine du projet, Jardins collectifs, espaces de résilience et de construction démocratique
Je m’intéresse aux jardins et à ce qu’il s’y passe depuis longtemps. Il y a quelques années, j’ai animé des ateliers photo aux jardins de Cocagne de Roanne avec des lycéens. Le réseau Cocagne, ce sont des jardins bio solidaires pour l’insertion des personnes en difficulté par le maraîchage. L’ambiance à la pause café était chaleureuse malgré la fraîcheur du matin. Une autre fois, j’ai accompagné des enfants autistes d’un IME du quartier pour un autre atelier photo aux jardins ouvriers du halage en bord de Loire. J’ai aimé leur émerveillement pour ces choses simples qui titillent les sens : humer le parfum des fleurs, se coucher dans l’herbe, effleurer du bout des doigts les fanes de carottes… Et pour mon livre sur les riverains du fleuve, je suis retournée aux jardins du halage pour faire des portraits de jardiniers. A chaque fois, j’ai aimé ces parcours de vie chahutés, la convivialité et la créativité des lieux et des gens.

 

 

Alexandre M. et M. D. V., Jardins ouvriers du Halage à Roanne (42) ©Véronique Popinet

* Portraits extraits de l’ouvrage Portraits de Loire, récits d’un bords de fleuve, p. 119-120, Éditions Libel, Lyon, septembre 2019

 

Jardins ouvriers de Varennes, Roanne (42) ©Véronique Popinet

* Image extraite de l’ouvrage Portraits de Loire, récits d’un bords de fleuve, p. 66-67, Éditions Libel, Lyon, septembre 2019

Et puis plus récemment, au début de la crise sanitaire, j’ai participé à la réalisation d’un livre collectif sur la qualité alimentaire comme bien commun dans le Pays Roannais avec une association locale et une équipe de chercheurs en sciences humaines et sociales. Ce projet de recherche s’intéressait plus généralement à la notion d’intelligence collective : comment les gens expérimentent, inventent et mettent en œuvre des solutions innovantes ensemble. Ce projet m’a permis de rencontrer plein d’acteurs locaux : des restaurateurs, des associations, des maraîchers, des jardiniers…

 

 

Récolte des choux chez Mickaël Rollet, maraîcher bio à Saint-Germain-Lespinasse ©Véronique Popinet

* Images extraites de l’ouvrage Le changement par le menu. Comment faire de la qualité alimentaire un bien commun en Roannais?, ouvrage collectif Association Vivre Bio en Roannais, 160 p., février 2021

Carnet de bord n°2

Comprendre et explorer le sujet en amont
Pendant le confinement, au-delà de l’obligation et de la tentation du repli, j’ai été frappée par l’élan solidaire près de chez moi, par la capacité spontanée de mobilisation, de mise en réseau, d’agilité et de « système D » des citoyens pour apporter des solutions aux problèmes urgents que nous rencontrions en ce début de pandémie, dans une période d’incertitude, d’inquiétude et de flottement des réponses étatiques.
Des systèmes de distribution entre producteurs et consommateurs locaux se sont spontanément organisés, des jardins collectifs se sont créés ou renforcés ici et là, en ville mais aussi à la campagne. La crise sanitaire a reposé de manière cruciale les questions d’autonomie alimentaire, de façon de produire, de consommer, d’habiter et également du lien social. Elle a révélé la vulnérabilité de nos sociétés dans un système mondialisé. Dans ce contexte morose, j’ai eu envie de rendre visibles ces initiatives positives et solidaires par et pour les citoyens, comme des réponses très concrètes à ces enjeux.
En amont des prises de vue, je me documente pour chaque projet : d’abord par des ouvrages de sciences humaines et sociales, mais aussi par de la littérature, des essais, des articles de presse, des émissions ou des reportages. Cette recherche me permet de trouver une problématique et donc un angle pour traiter le sujet :
 

 

 

Les jardins collectifs constituent des îlots préservés, des lieux de production vivrière, des espaces ouverts, d’échanges de savoirs et de pratiques, de partage et de convivialité. Ce sont des lieux de résilience, de transition, d’innovation sociale et de démocratie contributive qui préfigurent «un monde d’après» déjà, plus désirable et porteur d’espoir.

Mario Del Curto, Humanité Végétale, Actes Sud, 2018 / Amandine Geers, Jardins solidaires. Cultiver le vivre-ensemble, Éditions Terre Vivante, 2019

Et puis, je recherche aussi les représentations visuelles attachées à ce sujet : s’il a déjà été traité, en image fixe ou animée, de quelle manière ? Existe-t-il des clichés attachés à ce sujet qui risquent d’influencer mes prises de vue ? Je tente de prendre conscience de ces représentations types afin d’éviter de les reproduire inconsciemment et aussi d’affiner mon angle. Pour les jardins collectifs en France, je me rends compte que la plupart des images qui y sont associées montrent des jardins urbains dans des quartiers gentrifiés des grandes métropoles, avec une population plutôt « bobo ». Or, dans le Roannais, les jardins collectifs sont surtout gérés par des gens issus de milieux populaires, non seulement en ville mais aussi dans des petits villages, en zone très rurale : ce sont ces jardins-là que je veux montrer.
Ces représentations m’apportent aussi des inspirations pour le traitement visuel comme ici avec Martin Parr  :

 

 

Références bibliographiques et visuelles non exhaustives :

  • Gilles Clément, Michael Lonsdale, Edgar Morin, Jean-Marie Pelt, Des jardins et des hommes, Bayard, 2016
  • Mario Del Curto, Humanité Végétale, Actes Sud, 2018
  • Pierre Donadieu, André Fleury, « Les jardiniers restaurent le monde », dans Les Carnets du paysage n° 9-10, 2003, p. 148-169.
  • Manon Gallien, Marjolaine Boitard, Claire Delfosse, « Renouveau des jardins potagesr entre milieux urbain et rural ? », dans POUR, la revue du Groupe Ruralités Éducation et Politiques, 2012/3-4 n° 215-216, p. 321-332
  • Amandine Geers, Jardins solidaires. Cultiver le vivre-ensemble, Éditions Terre Vivante, 2019
  • Vincent Larbey, Jardins et jardiniers : les pieds dans la terre, la tête dans les nuages. Une anthropologie du potager, Université Montpellier III, 2013
  • Éric Lenoir, Petit traité du jardin punk, Éditions Terre Vivante, 2018
  • Flaminia Paddeu, Sous les pavés, la terre. Agricultures urbaines et résistances dans les métropoles, Seuil, Essai / Anthropocène, 2021 / https://www.franceinter.fr/emissions/la-terre-au-carre/la-terre-au-carre-du-mardi-08-fevrier-2022
  • Martin Parr, Kleingärtner (Allotment Gardeners), Verlag, 2019.
  • Agnès Varda, Les glaneurs et la glaneuse, documentaire, 1h22, 2000
  • Florence Weber, L’honneur des jardiniers, Les potagers de la France du XXe siècle, Éditions Belin, Paris, 1998.
  • Florence Weber, Manuel Pluvinage, « Les jardins populaires : pratiques culturales, usages de l’espace, enjeux culturels », Rapport de recherche pour la Mission du Patrimoine Ethnologique du Ministère de la Culture, 1992
  • Joëlle Zask, La démocratie aux champs. Du jardin d’Éden aux jardins partagés, comment l’agriculture cultive les valeurs démocratiques, Les empêcheurs de penser en rond/La Découverte, 2016).