Vers un catalogage des monnaies musulmanes – Échos de recherche

Spécialiste de l’islam médiéval, Jean-David Richaud- Mammeri est depuis août 2024 chercheur associé au département des Monnaies, médailles et antiques. Il présente, pour Chroniques, son travail de catalogage du fonds de monnaies islamiques composé de plusieurs dizaines de milliers de pièces.

 

Chroniques : Comment est né votre projet de valorisation des collections monétaires de la BnF ?

Jean-David Richaud-Mammeri : Les monnaies islamiques médiévales souffrent de manière générale d’un manque de publication et d’accessibilité. Alors que les historiens du monde grec et romain disposent de portails dédiés (Hellenistic Royal Coinage ou Roman Provincial Coinage, par exemple), il n’existe rien de tel pour le monde arabo-musulman. J’ai moi-même expérimenté cette difficulté pendant ma thèse consacrée aux monnaies de la dynastie seldjoukide (XIe-XIIe siècles) : si j’ai pu directement consulter certaines collections à la BnF ou au British Museum, j’ai surtout dû rassembler des informations très dispersées dans des catalogues d’institutions publiques souvent anciens, des catalogues de vente et des publications éparses.

Jean-David Richaud-Mammeri © Photo Hervé Boutet

 

Quel était l’état des connaissances sur ce fonds quand vous avez entamé votre travail ?

L’étendue de la collection n’était pas exactement connue. Quatre catalogues avaient été réalisés, mais ils étaient lacunaires et obsolètes : trois dataient de la fin du XIXe siècle et ne couvraient ni l’intégralité des périodes, ni les acquisitions ultérieures. Il s’est rapidement avéré que le fonds était en réalité bien plus riche : il comporte plus de 20 000 pièces datées entre le VIIe et le XVe siècle. Si l’on y ajoute les monnaies ottomanes, classées dans le même ensemble bien qu’elles s’étendent jusqu’au XIXsiècle, le total s’élève à plus de 27 000 exemplaires.

Connaît-on l’histoire de leur entrée dans les collections ?

Certaines figurent déjà dans les inventaires royaux du XVIIIe siècle : il ne s’agit pas alors à proprement parler de collections constituées, mais de monnaies isolées, souvent contemporaines, choisies parmi les plus belles pour être rapportées au roi à l’issue de voyages en Afrique du Nord ou en Perse. Le fonds prend son essor au XIXe siècle grâce aux dons et aux acquisitions réalisées sur les marchés de vente. Le khédive égyptien Saïd Pacha offre ainsi à Napoléon III pas moins de 2 000 pièces, dont certaines datent du début de l’islam. Les fouilles de Suse, dans la Perse de l’époque, constituent aussi une grande source d’accroissement des collections. Elles sont menées par les Français à partir de la fin du XIXe siècle et visent notamment la mise au jour du palais du roi perse Darius : les pièces archéologiques rejoignent alors le musée du Louvre et le cabinet des Médailles et antiques de la Bibliothèque nationale. Au XXe siècle, outre les nombreuses acquisitions, plusieurs donations majeures – notamment celle de Charles Kieffer, spécialiste des langues iraniennes, et celles d’Arlette Nègre, numismate et historienne, et de son mari André – viennent compléter l’ensemble.

Quelle est votre méthode de catalogage ?

Les monnaies sont conservées sur de grands plateaux comportant chacun une centaine d’alvéoles et soigneusement rangés. Je les étudie plateau par plateau, à raison de quatre ou cinq par jour. Je dispose d’une balance et d’un petit mètre électronique pour noter leur poids et leur diamètre ; je relève l’axe, c’est-à-dire l’orientation de la gravure de l’avers par rapport à celle du revers ; je déchiffre les mentions écrites (parfois difficilement en raison de l’oxydation), mentionne les éventuelles imperfections et crée une étiquette quand la pièce en est dépourvue. La base de données ainsi constituée rejoindra le Catalogue général de la BnF et à terme, une fois les prises de vue réalisées, la bibliothèque numérique Gallica.

Certaines pièces vous ont-elles particulièrement marqué ?

Je mentionnerais un dinar omeyyade du VIIe siècle figurant le calife Abd al-Malik armé de son sabre : cette monnaie d’or est très connue et j’en avais vu des reproductions, mais j’ai ressenti une grande émotion à en tenir un exemplaire entre les mains. Je pense aussi à une pièce en argent de la même époque, frappée par le gouverneur Al-Hajjaj : cette monnaie de belle taille (plus de 3 cm) est remarquable non seulement par son portrait d’inspiration sassanide, mais aussi par la gravure en rond de la profession de foi musulmane. Toutes deux sont figuratives, ce qui n’est pas du tout représentatif de l’ensemble : Abd al-Malik réforme en effet la frappe monétaire en 696, éliminant les images des monnaies d’or et d’argent comme de l’immense majorité des monnaies de bronze. Les pièces ne seront plus ornées que de citations coraniques, auxquelles s’ajoutent progressivement le nom et les titres du souverain. Seules les régions frontalières, sous influences culturelles diverses, continueront à frapper des monnaies à effigies.

 

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Propos recueillis par Alice Tillier-Chevallier

Article paru dans Chroniques n°105, avril-juillet 2026