Vertige des lacunes. Carte blanche à Hélène Gaudy, romancière

Autrice de romans, récits et livres d’art, Hélène Gaudy est la lauréate 2025 de la résidence littéraire BnF - Fondation Simone et Cino Del Duca - Institut de France. Elle propose, le 16  juin, une restitution de son travail. Pour Chroniques, elle signe une carte blanche qui offre une traversée sensible de la Bibliothèque, entre mémoire et imaginaire.

En entrant dans la salle Ovale, j’ai retrouvé une sensation précise. Celle que j’éprouvais, enfant, quand je pénétrais en leur absence dans la chambre de mes parents. J’étais une passagère clandestine. Me surplombait la collection accumulée par mon père : des centaines de rayonnages peuplés de plusieurs couches de livres.

Même s’ils se contentaient de rester là, sagement immobiles, je devinais en eux une vie propre, tectonique. Ce n’était pas la bibliothèque qui meublait l’appartement mais l’appartement qui occupait la bibliothèque. Elle a encore grossi avec le temps, qui gonfle les souvenirs comme une pâte : il me semble désormais que les meubles, les objets et même les êtres humains vivaient dans ses interstices.

Même sans savoir lire, je sentais que les livres étaient reliés aux mondes dont ils étaient la trace mais aussi, plus intimement, à mon père qui les avait choisis, agencés. Ils contenaient les mots qu’il ne pouvait pas dire. Comme toutes les collections, ils étaient son reflet augmenté.

Hélène Gaudy - 2026 - Marie Hamel / BnF


Souvent, ses amis lui demandaient : As-tu lu tous ces livres ?

Derrière cette question j’en devinais une autre, légèrement inquiétante : Ne risques-tu pas de déborder à force de les contenir ?

Je me demandais ce qui se passerait quand je déchiffrerai à mon tour leur langage. Serais-je capable de les réciter mot à mot ? C’était le genre de choses que je croyais, comme j’étais persuadée que lorsqu’on étudiait une langue, elle entrait en nous tout entière en un temps record, telle une comptine qu’on sait par cœur.

Quand j’ai enfin su lire, j’ai un peu déchanté. Les textes ne s’imprimaient pas en moi dans leur intégralité et je n’ai pas appris l’anglais en une semaine. Il a fallu accepter que les livres se contentent de me traverser, puisqu’ils ont ce pouvoir de devenir en nous, avec les années, une chambre, une lumière, une forêt. Un lieu entre l’ignorance et l’oubli, qui se condense dans la mémoire.

Dans la salle Ovale, j’ai reconnu mon vertige d’enfance. Certes, j’avais appris à lire, mais les livres, eux, s’étaient considérablement multipliés. La Bibliothèque nationale, c’est la bibliothèque des bibliothèques, la collection ultime : plus seulement le reflet d’un individu, mais les traces d’un pays tout entier.

Des dizaines de personnes travaillaient sous les lampes émeraude, accentuant l’impression d’une constellation, d’un réseau, dont j’ai peu à peu découvert les strates souterraines : les travées silencieuses où dorment les manuscrits originaux, les immenses planisphères, les photographies anciennes.

Le plus précieux est souvent à l’abri des regards, voire dans ce qui n’a pas été gardé : on devine, en creux, les papiers qui ne sont jamais devenus des archives, les traces jugées honteuses, insignifiantes, jetables. Tout ce qui ne fait pas partie du récit qu’un pays, comme un individu, se construit.

Voilà que j’imagine, sous la Bibliothèque, son impossible envers, son ombre ou sa racine. Une bibliothèque fantôme, tout aussi nationale, dans laquelle on marche sans la voir – il y a aussi, à lire, ce qu’on a effacé, ce qui n’a pas été écrit.

Au milieu de la salle immense, mon vertige a encore grandi. Il paraît qu’une intelligence artificielle peut recracher en une fraction de seconde des milliards de données. Je lui préfère l’écart, la lacune. C’est là qu’est né, pour moi, le désir d’écrire et c’est là que je retourne le chercher : dans cette tension entre la profusion et l’ignorance, dans la présence compagne des récits illisibles.

Hélène Gaudy

Article paru dans Chroniques n°105, avril-juillet 2026