Perec fait son numéro – Exposition

L’auteur des Choses, de Je me souviens et de La Vie mode d’emploi a disparu en 1982. Depuis, son étoile littéraire n’a cessé de monter. Comment expliquer un tel succès ? L’exposition Georges Perec modes d’emploi répond à cette question en montrant comment six caractéristiques de l’œuvre l’ont prédisposée à sa fortune posthume : sa diversité, son rapport à la contrainte, son attention aux choses ordinaires, son ambition totalisante, la part qu’elle fait à l’absence et sa capacité à faire de la littérature une forme de résilience face aux destins les plus tragiques. Manuscrits inédits, archives personnelles, jeux, dispositifs interactifs, vidéos, œuvres plastiques et labyrinthes typographiques composent ainsi un parcours d’exposition ludique pensé comme une expérience perecquienne.

 

Plaque émaillée « Disparition » Hommage à Georges Perec - 2012 © Christophe Verdon

 

Chroniques : Vous avez tous les deux conçu cette exposition. Qu’est-ce qui vous relie à Georges Perec professionnellement, mais aussi plus personnellement ?

Jean-Luc Joly : Ce qui me relie à lui, c’est d’abord mon activité de chercheur, bien sûr, et ma fonction de président de l’Association Georges Perec. Sans doute aussi mon histoire personnelle, avec un certain nombre de points communs. Perec était orphelin, par exemple, et mon père également.

Claire Lesage : Les manuscrits de Perec sont d’abord entrés en dépôt à la bibliothèque de l’Arsenal en 1984. Le fonds a ensuite fait l’objet d’une dation en 2019 et est devenu propriété de la BnF : à l’époque, c’est moi qui ai suivi ce dossier, en tant que cheffe du Service collections et responsable des manuscrits. Je me suis mise à lire tout ce que je n’avais pas encore lu de Perec. Grâce à l’association, j’ai rencontré les gens qui gravitent autour de l’auteur et de son œuvre. Des proches de Perec sont alors devenus mes amis. J’étais moi-même déjà, depuis longtemps une amie de Paulette, la femme de Georges qui était bibliothécaire à l’Arsenal vers la fin des années 1980.

La renommée de Perec n’a cessé de grandir. Comment expliquez-vous cela ?

J.-L. J. : Perec n’est ni un intellectuel ni un professeur, contrairement à d’autres écrivains. Il s’adresse à tout le monde. Sa sensibilité est proche de la nôtre. Et puis sa carrière a été en dents de scie. La part délaissée de son œuvre a ainsi pu être redécouverte peu à peu.

C. L. : Il y a d’abord, pour moi, la simplicité d’écriture. Lui-même disait : « J’écris exprès platement », ce qui est très exagéré. Mais voilà, pas d’effets, pas de fioritures. Ensuite, son œuvre n’est pas un bloc fini ; il y a des tentatives, des interstices, de quoi creuser.

En quoi la biographie de Perec influence-t-elle son œuvre ?

J.-L. J. : Lui-même a dit que toute son œuvre est autobiographique mais qu’il est arrivé tardivement à l’autobiographie comme genre. Son projet de L’Arbre est un roman généalogique consacré à ses familles maternelle, paternelle et adoptive. W ou le souvenir d’enfance est une autobiographie, certes entrecoupée d’une fiction, mais la seule véritable de Perec. Le reste est autobiographique mais pas au sens confessionnel. Perec encrypte sa vie de manière oblique, de l’extérieur. Une œuvre « extime » et non intime, comme dirait Annie Ernaux.

L’image d’un Perec « oulipien » et formaliste vous semble-t-elle parfois masquer la dimension sensible et narrative de ses textes ?

C. L. : Pour certains, peut-être, mais pas pour la plupart de ses lecteurs qui aiment Perec un peu comme un proche.

J.-L. J. : En bon élève de l’Oulipo, Perec multiplie les expériences formelles mais en réalité, celles-ci rejoignent le fond. Dans La Disparition, il se passe du E et tout le monde y voit un exploit. Peut-être que lui-même ne sait pas très bien ce qu’il a fait car c’est un écrivain instinctif. Quand paraît W, six ans plus tard, la dédicace est pour E. Dans cette histoire qui tourne autour de la Shoah, on entend tout à coup un homophone de « eux », ses parents disparus dans les camps.

Comment Perec parvient-il à faire des choses ordinaires une matière littéraire universelle ?

C. L. : Donner une dignité littéraire au quotidien ne va pas de soi. Dans Tentative d’épuisement d’un lieu parisien, trois jours de suite, il va dans plusieurs lieux de la place Saint-Sulpice et il décrit de la manière la plus neutre possible ce qu’il voit. Le public adhère parce que sa vie banale vaut soudain quelque chose. Il n’y a plus seulement la « grande littérature », l’Histoire avec un grand H, les discours éloquents…

 

La famille de Georges Perec à Villard de Lans. Collection particulière © Indivision Richardson Saluden – BnF, Bibliothèque de l’Arsenal, Ms-Perec-48,5,8

 

Que révèle l’absence du E dans La Disparition ?

J.-L. J. : L’expression d’un manque, à coup sûr. On a déjà évoqué le « eux » des parents disparus. Certains y voient plus largement le peuple juif. D’autres sa tante Esther, c’est-à-dire sa mère de substitution.

C. L. : Par la contrainte extrême qu’elle représente pour l’écrivain, cette disparition est aussi une manière de se forcer à explorer toutes les ressources de la langue.

Pour en venir à l’exposition, quelle pièce présentée pourriez-vous faire disparaître sans que personne ne s’en aperçoive ?

C. L. : Rien de Perec, en tout cas… Mais l’exposition montre aussi de très belles œuvres plastiques de Christian Boltanski, Sophie Calle, Claude Closky ou On Kawara notamment… Ces œuvres évoquent le compagnonnage de l’auteur, ce qu’il a semé, son époque. Il aurait pu y en avoir davantage mais on a dû faire des choix. Donc un choix de plus, éventuellement.

Comment ont été sélectionnées les près de 300 pièces exposées ?

J.-L. J. : Nous avons voulu faire découvrir l’exceptionnelle richesse du fonds Perec de la BnF qui comprend beaucoup de manuscrits, des documents préparatoires mais aussi des photos et des lettres qui donnent à voir sa vie amicale. Ses amis apparaissent aussi en creux dans ses livres, souvent sous des noms modifiés. Ils ont même contribué à l’écriture de La Disparition, au tout début. La préparation de l’exposition a par ailleurs fait ressurgir des documents que l’on croyait perdus. Beaucoup de pièces sont même inédites. Quel que soit leur degré de familiarité avec l’écrivain, les visiteurs ne sont pas au bout de leurs surprises ! La projection d’un extrait de film où l’on voit Perec dans le haut lieu de la vie littéraire qu’était le moulin d’Andé, par exemple, est une première.

En quoi l’exposition propose-t-elle un regard neuf sur l’auteur ?

C. L. : Les gens ont rarement lu toute l’œuvre de Perec. Ils aiment un, deux ou trois livres. Grâce à l’exposition, ils vont découvrir ceux qu’ils ignoraient mais aussi ses dessins, ses peintures, ainsi que ses liens avec d’autres artistes. Nous avons voulu montrer ce que les œuvres reflètent de l’homme et donner ainsi la clé de leur résonance actuelle.

J.-L. J. : Au fond, c’est une exposition sur le mythe Perec, c’est-à-dire la manière assez exceptionnelle dont la personne et l’œuvre infusent dans l’époque actuelle. La première grande exposition qui lui est consacrée.

Comment avez-vous rendu visible la dimension ludique de l’œuvre de Perec ?

J.-L. J. : En proposant des jeux aux visiteurs. Par exemple, résoudre des énigmes tirées de La Vie mode d’emploi, créer des « Je me souviens », transformer des textes de Perec grâce à un dispositif numérique leur appliquant des contraintes… Perec disait que l’écriture est un jeu qui se joue à deux, entre l’auteur et le lecteur. Nous l’avons pris au pied de la lettre.

C. L. : À l’Arsenal se tient en parallèle Le Vrai du faux, qui montre l’attrait de Perec pour les doubles sens, les termes qui cachent des anagrammes, la fausse érudition, jeu où le faux prend les atours du vrai, le vrai ceux du faux.

Vous arrive-t-il de rire en revoyant ou en relisant une pièce exposée ?

C. L. : Bien sûr ! Surtout certains passages de La Vie mode d’emploi et de Quel petit vélo ? En riant, on se rapproche de l’écrivain. On rit avec lui. Dans la vie quotidienne, Perec était un joyeux compagnon, et en même temps un être désespéré. J.-L. J. : Il devait certainement rire en lisant Rabelais, Sterne, Jarry, Queneau ou Lewis Carroll, pour ne citer que quelques-uns de ses auteurs préférés.

Pourquoi le parcours suit-il les voyelles A, E, I, O, U, Y ?

J.-L. J. : Perec a utilisé l’alphabet comme moyen d’ordonner le monde, voire de lui donner un sens. Tout comme nous pour l’exposition. D’où l’idée de s’imposer une contrainte à la Perec, poussée jusqu’à donner aux espaces du parcours la forme des lettres elles-mêmes.

Si le visiteur se perd malgré tout, est-ce un échec muséographique ou une réussite perecquienne ?

J.-L. J. : Si je me place du point de vue des scénographes, peut-être un problème mais en même temps, on souhaite qu’on se perde un peu, qu’on revienne sur ses pas. Les Oulipiens se définissent eux-mêmes comme des rats qui construisent leur labyrinthe pour ensuite en trouver la sortie. Et puis se perdre, cela permet de trouver son propre chemin – pour mieux se retrouver à la fin. Finalement, je crois que ce serait une réussite.

C. L. : On peut lire La Vie mode d’emploi de façon continue ou en faisant son propre parcours. Au départ, on ne sait pas très bien où l’on va mais les choses se construisent peu à peu. L’exposition se veut didactique mais il faut aussi que le visiteur se fasse sa propre opinion.

Perec aurait-il été un bon commissaire de sa propre exposition ?

J.-L. J. : Il réfléchissait beaucoup à son œuvre. Il a même écrit des « autobibliographies », c’est-à-dire des textes dans lesquels il essaie de classer son œuvre.

C. L. : Il aurait pu proposer plusieurs parcours, sans doute, ou alors quelque chose selon les quatre champs qu’il voit dans son œuvre : le romanesque, le contraint, le sociologique et le ludique. Nous avons préféré une formule où l’on s’approche de l’homme, pas seulement de son œuvre.

Pouvez-vous citer une chose insignifiante que les visiteurs vont absolument retenir ?

J.-L. J. : Peut-être L’Herbier des villes. Perec collectionnait précisément tout ce qui est insignifiant dans la vie quotidienne : prospectus, invitations à des vernissages, tickets de métro, de cinéma, etc. Insignifiants séparément, ils prennent de la valeur ensemble en dessinant une époque.

C. L. : Il peut y avoir des choses en apparence insignifiantes. En apparence seulement car en fait, l’insignifiant est une catégorie qui n’existe pas ; toute l’œuvre de Perec le démontre.

Des mots évêque, pastèque, bibliothèque, varech et ouistiti, lequel vous semble le mieux rimer avec Perec ?

C. L. : Bibliothèque, en référence à l’exposition organisée à la BnF, mais aussi à l’extraordinaire bibliothèque personnelle de Georges Perec.

J.-L. J. : Bibliothèque : un mot qui convient parfaitement au désir de totalité si prégnant chez l’écrivain, dont La Vie mode d’emploi témoigne magnifiquement. Et comment ne pas citer cette phrase de lui : « Mon ambition, c’est de remplir un tiroir de la Bibliothèque nationale. »

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Propos recueillis par Georges Martin

Article paru dans Chroniques n°106, septembre-décembre 2026