Hélène Cixous et l’éternel présent du livre

Le Prix de la BnF, créé par Jean-Claude Meyer, a été décerné en 2021 à l’écrivaine et dramaturge Hélène Cixous. Autrice engagée, à l’œuvre littéraire inclassable, elle succède à Virginie Despentes, lauréate du prix en 2019.
 

« Où sommes-nous quand nous sommes à la BN ? Chez qui ? Sommes-nous vivants, sommes-nous en état de résurrection ? Pour les lecteurs irlandais à la National Library de Dublin les personnages dans Hamlet sont des fantômes et à la fin tout le monde est fantôme. Selon mon hypothèse les habitants de Babel BN ne sont pas des Ombres ou des fantômes. Ce sont des revivants… » Sans doute étaient-ils là, ces « revivants », non à Dublin avec Joyce, mais à Paris, rue de Richelieu, sous les lambris de la salle Labrouste, à écouter Hélène Cixous faire l’éloge des bibliothèques et évoquer les liens particuliers qu’elle entretient avec la Bibliothèque nationale. Ce 12 octobre 2021, elle recevait le Prix de la BnF, qui vient récompenser un écrivain de langue française pour l’ensemble de son œuvre.

Hélène Cixous © Sophie Bassouls / Bridgeman Images

La passion des manuscrits

Mais profitant de l’occasion, elle expliqua aussi pour quelle raison elle avait choisi, il y a plus de vingt ans, de confier si généreusement ses archives à cette même BnF ; elle le dut en grande partie à la passion qu’elle voue aux manuscrits qui y sont conservés, « aux manuscrits, c’est-à-dire aux mains, aux souffles, aux genoux, à la poitrine, au sang de Pascal, de Flaubert, Proust, Baudelaire, Balzac, Hugo, Saint-Simon et tant d’autres dont nous sommes, à notre gré, les descendants et qui sont nos contemporains dans le temps-autre de la Littérature et qui sont nos maîtres chéris, nos donateur». Mystérieux échange quasi charnel entre l’auteur et son œuvre à venir, où se laisse approcher, et peut-être comprendre, le travail de l’écriture.

Des engagements et des œuvres multiples

Qui mieux qu’Hélène Cixous pouvait suggérer les secrets de l’écriture ? Figure majeure de la littérature contemporaine, elle est tout à la fois universitaire, autrice de fictions, dramaturge, voire philosophe, ou tout simplement poète, mais aussi pionnière du féminisme (Le Rire de la Méduse est devenu un livre culte), co-fondatrice en 1968 de l’université de Vincennes – ses engagements étant multiples comme ses œuvres… Plus de soixante-dix titres depuis Le Prénom de Dieu (1967) jusqu’à Rêvoir (2021), parmi lesquels on trouve aussi bien les fameuses pièces écrites pour le Théâtre du Soleil d’Ariane Mnouchkine, que de somptueuses critiques d’art, et surtout ces récits, qui croisent le plus intime avec l’Histoire, entre fiction, poésie, essai et autobiographie : Dedans (prix Médicis 1969), Si près (2007), Gare d’Osnabrück à Jérusalem (2016), et combien d’autres. Sans oublier ses Séminaires dont la publication vient de commencer.

L’invention d’une langue unique

Ces livres inclassables, ou comme elle le dit elle-même, ces « textes qui n’ont pas de nom », traduisent son rapport vital à l’écriture, à travers l’invention d’une langue unique. Ainsi son dernier texte, paru début octobre 2021, s’intitule-t-il Rêvoir – où il y a du rêve, du revoir et donc du retrouver, et pourquoi pas un au revoir. Hélène Cixous y réunit des notes prises au cours de l’année du confinement, en 2020 ; elle y joue avec le temps, l’oubli, le souvenir et entremêle librement des moments de rêve et de vie, qu’elle nous offre dans l’éternel présent du livre : « Moi-même je ne me souviens pas de ce que j’ai écrit. Il y a eu une flamme. Elle fut cendre sûrement, puis rien. Une pincée. Quelque chose de vivant est déposé dans le drap d’une page. »

Marie Odile Germain

Entretien paru dans Chroniques n° 93, janvier-mars 2021