Les mille visages de Beaumarchais

Grâce à la générosité d’un descendant de Beaumarchais, un ensemble d’archives et de manuscrits littéraires majeurs font aujourd’hui leur entrée au département des Manuscrits de la BnF, par double voie d’une dation et d’un don.


Né en 1732 et mort en 1799, Pierre-Augustin Caron de Beaumarchais est considéré comme un des plus grands écrivains français du XVIIIe siècle, toujours lu, joué et surtout étudié au collège comme au lycée. L’homme demeure cependant peu connu, réduit à une œuvre théâtrale qui ne représente qu’une partie de ses activités. D’abord horloger, puis professeur de musique des filles de Louis XV, il fut tour à tour homme d’affaires, armateur, espion pour le compte de Louis XV puis de Louis XVI, tout en menant en parallèle une brillante carrière littéraire. Fondateur de la Société des auteurs dramatiques (1777), premier éditeur des œuvres complètes de Voltaire (1780), compromis en 1792 dans une affaire de rachat de fusils dans les Pays-Bas autrichiens pour le compte de la France, il dut s’exiler en Allemagne jusqu’en 1796, avant de consacrer la fin de sa vie à tenter de retrouver une partie de sa fortune.

Dans l’atelier d’un écrivain du xviiie siècle

Les archives de Beaumarchais, peu connues des chercheurs, regroupent les manuscrits de sa trilogie théâtrale centrée autour du personnage de Figaro, avec en premier lieu une copie très annotée du Barbier de Séville (1775) contenant la première version de la célèbre tirade de la calomnie : « La calomnie, Monsieur ? Vous ne savez guère ce que vous dédaignez ; j’ai vu les plus honnêtes gens près d’en être accablés. Croyez qu’il n’y a pas de plate méchanceté, pas d’horreurs, pas de conte absurde, qu’on ne fasse adopter aux oisifs d’une grande ville, en s’y prenant bien. »

Le fonds comprend également une version corrigée du Mariage de Figaro (1784), utilisée par Beaumarchais pour des lectures à voix haute dans les salons. La pièce, qui remettait en question la société des privilèges, causa à l’époque un important scandale. Louis XVI se serait écrié « C’est détestable, ce ne sera jamais joué ! » et Danton aurait déclaré que « Figaro a tué la noblesse ». Un manuscrit de l’opéra Tarare (1787), une série de six versions successives du drame Eugénie (1767) et enfin un dossier complet concernant la rédaction et la mise en scène de La Mère coupable (1792) viennent compléter cet ensemble, qui offre un aperçu inédit sur l’atelier d’un écrivain du XVIIIe siècle, constamment occupé à réécrire ses œuvres pour échapper à la censure ou refléter au mieux les préoccupations de la société de son époque.

Pierre-Augustin Caron de Beaumarchais, «Barbier de Séville», XVIIIe siècle, manuscrit autographe - BnF, dép. des Manuscrits

 

Le fonds contient enfin une série de documents exceptionnels pour la connaissance de la vie de Beaumarchais, sur sa carrière et sa vie familiale, ses réseaux et sa correspondance, mais aussi sur ses activités comme marchand d’armes pendant la Guerre d’indépendance américaine, sur ses liens avec Louis XVI et son ministre Vergennes, ainsi qu’avec quelques personnages emblématiques de la période, le chevalier d’Éon, La Fayette et Benjamin Franklin. Cet ensemble de plus de 10 000 documents, dont l’inventaire est en cours, complète les collections de la BnF, déjà très riches en sources sur Beaumarchais et son époque, ce qui devrait à terme permettre d’éclairer d’un jour nouveau la biographie d’une des figures majeures du siècle des Lumières.

Charles-Éloi Vial

Article paru dans Chroniques n° 97, avril -juillet 2023