Restaurer les luxueuses “Heures de Boussu”

Les Heures de Boussu sont l’un des plus beaux manuscrits enluminés de la Bibliothèque de l’Arsenal. Ce livre de prières au décor somptueux, dont les coloris vifs et francs étonnent le lecteur d’aujourd’hui, a fait l’objet d’un important chantier de restauration au cours de l’année 2020. La restauration a permis de le doter d’une reliure nouvelle, mieux adaptée, qui protègera le livre pour les siècles à venir.
 
Restauration des Heures de Boussu - les serpentes sont retirées - Béatrice Lucchese / BnF

 

Tout commence toujours en magasin, lorsque l’œil du conservateur, ou de la conservatrice, est attiré par un livre abîmé, une reliure dégradée, une coiffe arrachée. Les livres anciens, millénaires pour certains, sont des objets robustes faits de matériaux durables (du cuir, du parchemin*, du bois parfois), mais même eux n’échappent pas aux outrages du temps. Sont particulièrement exposées les articulations de la reliure, qui ont permis à des lecteurs, pendant des siècles, d’ouvrir et de feuilleter le livre.

Fins connaisseurs d’histoire du livre et des textes, les conservateurs sont les gardiens d’une collection : ils étudient son histoire, sa logique de constitution, en améliorent le catalogue, en étudient les pièces. C’est cette expertise qui leur permet, lorsqu’ils tombent sur un ouvrage abîmé, de déterminer le traitement qui lui conviendra le mieux en fonction de sa préciosité, de sa rareté ou encore de son importance relative à la collection dont il fait partie. Ils font ces choix en dialogue avec les restaurateurs, spécialistes des structures et matériaux des livres anciens, de leurs dégradations et des traitements les plus en pointe pour pallier ces dégradations.

La restauration d’un livre ancien est une opération chirurgicale de précision ; c’est un travail scientifique, qui obéit à une déontologie stricte. Conservateurs et restaurateurs y allient leurs expertises respectives pour analyser l’existant et décider du traitement le plus adapté.

Un livre ancien est à la fois un objet d’art, un artefact témoin d’une culture matérielle et de techniques anciennes, et le support d’un texte destiné à être lu. La restauration d’un livre ancien n’est donc pas une intervention cosmétique ; elle doit trouver un équilibre entre 3 objectifs : la remise en état des parties dégradées du livre, la conservation des éléments d’origine et la remise en fonctionnement des structures mécaniques par lesquelles le livre s’ouvre et se feuillette.

 

Le livre et son contexte

Le livre d’heures d’Isabelle de Lalaing est plus connu sous le nom d’Heures de Boussu, du nom de la localité, près de Mons, dont Isabelle de Lalaing et son époux Pierre de Hennin-Liétard, chevalier de la Toison d’or, étaient les seigneurs. Il s’agit d’un livre de prières extrêmement luxueux, dont toutes les pages sont enluminées du décor le plus raffiné, de la main d’un élève de Simon Marmion connu sous le pseudonyme de “Maître d’Antoine Rolin”. Isabelle de Lalaing en fut certainement la commanditaire vers 1490.

Restauration des Heures de Boussu - avant restauration - Béatrice Lucchese / BnF

 

De main privée en main privée, c’est finalement grâce au marquis de Paulmy (1722-1787), fondateur de la Bibliothèque de l’Arsenal, que ce manuscrit se trouve aujourd’hui dans les collections nationales. Le marquis faisait grand cas de ce manuscrit, l’un des fleurons de sa riche collection de livres d’heures médiévaux enluminés.

Les principes de la restauration

Toute restauration obéit à des règles déontologiques précises.

  • Elle doit être visible, de manière à ne pas tromper le lecteur.
  • Elle doit être réversible : on utilise par exemple des colles solubles à l’eau, et on ne perce aucun nouveau trou en recousant les feuillets.
  • Elle doit maintenir en place le plus possible d’éléments d’origine, dans la mesure où ceux-ci sont encore viables (ceux qui ne le sont plus sont déposés et conservés à part).

NB : Toute restauration doit s’adapter très finement à son objet : s’il y a, en restauration, des principes généraux, il n’existe aussi que des cas particuliers. Tout l’art des restaurateurs est de prendre, en concertation avec les responsables des fonds, la meilleure décision pour l’objet qu’il a entre les mains.

 

ETAPE 1 : Analyser l’existant

Restauration des Heures de Boussu - avant restauration - Béatrice Lucchese / BnF

Tout chantier de restauration commence par un constat d’état minutieux. Le restaurateur passe l’ouvrage en revue, repère et analyse l’ensemble des dégradations, jusqu’aux plus indécelables, et les photographie pour archivage.
 
Ce flamboyant manuscrit est doté d’une modeste reliure de cuir rouge et de feuillets de garde en papier marbré* datant des années 1930. Mais les interventions successives sur sa reliure et les manipulations subies au fil des siècles ont fragilisé sa structure. Plusieurs feuillets se sont détachés et les nerfs sont rompus à l’articulation des plats. La reliure n’assure donc plus sa fonction d’enveloppe protectrice : il faut la démonter.

 

 

Déposer la reliure met à nu la couture*, véritable colonne vertébrale du livre, invisible en temps normal. Dans le cas des Heures de Boussu, c’est une découverte exceptionnelle : ce manuscrit possède encore sa couture d’origine. Cela signifie que le corps d’ouvrage (le bloc des pages) se trouve exactement tel qu’il a été fabriqué en 1494. Pourtant, on sait qu’il a eu au moins trois habillages différents à travers l’histoire : sa reliure médiévale, une reliure de maroquin rouge datant peut-être du 18e siècle, et la reliure de cuir rouge posée dans les années 30, la seule qui nous soit parvenue.

 

Restauration des Heures de Boussu - nettoyage du dos - Béatrice Lucchese / BnF

 

Que la couture médiévale n’ait été changée à aucune de ces réfections en dit long sur sa qualité, mais aussi sur la révérence que cet ouvrage somptueux a pu inspirer à travers les siècles.

 

ETAPE 2 : Restaurer le corps d’ouvrage

L’examen minutieux des pages des Heures de Boussu a montré l’existence de micro-déchirures en plusieurs endroits. Ces lacérations sont restaurées par l’application de bandes de parchemin extrêmement fines et translucides. On privilégie en effet la restauration d’un matériau par le même matériau, a fortiori dans le cas d’un matériau organique comme le parchemin. Ces “pansements” sont collés à l’amidon de riz, une colle naturelle qui n’altèrera pas le parchemin ni les pigments.

 

ETAPE 3 : Chemiser la couture d’origine et recoudre les feuillets détachés

 

La couture médiévale qui a été retrouvée sous le cuir est en assez bon état pour être conservée en place ; mais il est nécessaire de la protéger et de la renforcer. On y parvient en chemisant les nerfs* d’une lanière de peau tannée à l’alun. Ces lanières renforcent les nerfs et assurent la liaison avec les plats de la reliure, assurant la pérennité de la structure.
 

Restauration des Heures de Boussu - renforcement des nerfs - Béatrice Lucchese / BnF

 

Restauration des Heures de Boussu - broderie tranchefiles - Béatrice Lucchese / BnF

Les lanières sont ensuite passées dans de nouveaux plats de carton neutre, étape que l’on appelle la «passure en carton». Des claies en parchemin collées sur le dos assurent une liaison supplémentaire avec les plats tout en protégeant le corps d’ouvrage, et des tranchefiles* brodées en fils de soie parachèvent la couture en tête et en queue du livre.


L’ensemble de ces opérations permet à l’objet livre de retrouver toute son intégrité mécanique.

Les feuillets détachés sont recousus aux nerfs chemisés, selon un principe de conservation des trous de couture : le fil repasse dans les trous de la couture médiévale, de façon à ne créer aucune perforation nouvelle sur l’ouvrage. Ce faisant, le restaurateur refait le même geste que le relieur qui l’a précédé, 5 siècles avant lui.

ETAPE 4 : Habiller la nouvelle reliure

Il reste à habiller les nouveaux plats de reliure d’un cuir qui achèvera d’articuler et de protéger l’ensemble : c’est la couvrure.

Il arrive que l’on trouve d’infimes traces d’une reliure ancienne en examinant le livre, permettant de reconstituer son apparence. Ce n’est pas le cas des Heures de Boussu, dont on ignore tout de l’aspect d’origine. On sait en revanche qu’elle a revêtu, dans la collection du marquis de Paulmy, une reliure de maroquin* rouge, comme du reste tous ses autres livres d’heures enluminés. C’est donc ce cuir qui a été choisi pour la restauration.

Restauration des Heures de Boussu - le cuir est paré - Béatrice Lucchese / BnF

Après avoir été découpé grâce à un gabarit, le cuir est paré, c’est-à-dire aminci à l’aide d’un couteau à lame ronde pour pouvoir être travaillé plus facilement. Puis il est humidifié, encollé à l’amidon de riz sur le livre, et façonné à la main afin d’épouser parfaitement l’ouvrage.

Le séchage s’effectue en tension dans une presse à fouetter afin que le cuir adhère parfaitement sur l’ensemble du dos.

 

 

Une fois les dernières finitions réalisées, le volume est envoyé à la dorure : le dos du livre va être orné à la feuille d’or grâce à des fleurons ouvragés chauffés à blanc. L’atelier de dorure de la Bibliothèque nationale de France dispose d’un outillage absolument exceptionnel : à travers les vicissitudes de l’histoire, on est parvenu à conserver une grande partie des fers originaux de l’atelier de dorure des rois de France. Aujourd’hui, la plupart du temps, les doreurs viennent compléter des décors abîmés ; ils réalisent aussi beaucoup de pièces de titres pour des volumes nouvellement reliés.

Restauration des Heures de Boussu - la dorure - Béatrice Lucchese / BnF

Plus ponctuellement, pour certains trésors comme les Heures de Boussu, ils peuvent concevoir un décor complet sur des reliures de remplacement. Pour réaliser un décor qui ne dépare pas dans la collection Paulmy, qui intègre une dimension d’apparat, le doreur travaille avec des fers datant du 18e siècle et selon les techniques de l’époque. Des fers à long manche appelés “roulettes” servent à tracer des filets et décors linéaires parfaitement droits ; les autres sont poussés un par un sur la feuille d’or.

Le volume, une fois la restauration terminée, est conservé dans une boîte ignifuge fabriquée sur mesure. Des serpentes* coupées dans du papier japonais* protègent les pages intégralement enluminées.

Le manuscrit est entièrement restauré - Béatrice Lucchese / BnF

 

Pour leur protection, les Heures de Boussu ne sont communiquées qu’à des lecteurs pouvant justifier d’un motif précis de recherche et sur avis du responsable de fonds.

Mais la numérisation en haute définition permet de les rendre accessibles à tous, tous les jours, sur Gallica, la bibliothèque numérique de la BnF, riche de près de 8 millions de documents.

La restauration en vidéo

Restauration des Heures de Boussu en vidéo Jérémy Halkin / BnF Durée : 3 min 20

GLOSSAIRE

  • Nerfs : lanières de peau ou de ficelle épaisse qui passent dans les plats de la reliure et auxquels sont rattachés les fils de couture reliant les cahiers ensemble. Ils forment ces saillies horizontales que l’on voit au dos de certains livres anciens et constituent l’articulation majeure du livre.
  • Tranchefile : broderie située en tête et queue du dos d’un livre, faite de fils de soie de couleur.
  • Papier japonais : papier utilisé en restauration pour la longueur de ses fibres en chanvre de Manille (qui lui confèrent une grande solidité) et pour son grammage très fin.
  • Serpente : feuille de papier très mince et lisse insérée entre les pages d’un livre pour protéger les enluminures ou les gravures d’un possible report pigmentaire.
  • Parchemin : peau d’origine animale blanchie à la chaux, amincie et séchée en tension sur un  cadre, servant de support d’écriture avant son remplacement par le papier, graduellement à partir de la fin du Moyen âge.
  • Papier marbré : papier teinté en cuve de motifs colorés imitant le marbre, en vogue dans l’ornementation des livres à partir du 17e siècle.
  • Maroquin : cuir de chèvre teinté possédant un grain long, l’un des plus luxueux utilisés en reliure.

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