Sur la piste des papyrus

Depuis 2020, le département des Manuscrits accueille Julien Auber de Lapierre, chercheur en histoire de l’art et spécialiste de l’Égypte ottomane. Bénéficiant d’un contrat postdoctoral dans le cadre d’un partenariat entre la BnF et le Collège de France, il travaille sur la collection papyrologique de la Bibliothèque, qu’il s’attache à replacer dans le contexte historique et social de sa constitution.

 

Derrière le bureau sur lequel s’empilent de grands volumes reliés contenant des registres d’archives de la Bibliothèque nationale datant du XIXe siècle, Julien Auber de Lapierre précise d’emblée : « Je ne suis pas papyrologue ! Le cœur de ma recherche, ce n’est pas la collection de papyrus en elle-même, mais son histoire. » L’intérêt du chercheur pour le parcours des objets plutôt que pour les objets eux-mêmes, en ce qu’il révèle l’histoire des goûts et de la pensée, se marie chez lui à une fascination précoce pour l’Égypte.

 

Julien Auber de Lapierre, chercheur associé © Valérie Archeno

L’attraction égyptienne

La découverte de l’Antiquité égyptienne au collège fait naître chez Julien Auber de Lapierre une passion pour l’histoire. Il apprend l’arabe au lycée, se spécialise en archéologie égyptienne à l’École du Louvre, effectue un master et une thèse à l’École pratique des hautes études (EPHE), en déplaçant peu à peu le spectre chronologique de ses recherches vers l’époque moderne et l’Égypte ottomane. Ses travaux sur les monastères égyptiens puis sur le peintre d’icônes Yuhanna al-Armani (1720-1786) le conduisent au Caire où il effectue des missions régulières pour l’Institut français d’archéologie orientale (IFAO). Il arpente la ville à la recherche d’icônes dans les églises, écume les bibliothèques – notamment celles des missions catholiques.

« Aujourd’hui je connais beaucoup mieux Le Caire que Paris, constate-t-il. J’ai eu la chance d’y vivre pendant un an. L’Égypte est un pays riche des cultures qui s’y sont succédé, et je m’y sens particulièrement bien. »

De l’histoire de l’art à l’histoire des collections

Depuis une dizaine d’années, Julien Auber de Lapierre dirige au sein de l’IFAO un projet au Musée copte du Caire, où il travaille à l’établissement du catalogue des objets en bois – le musée présentant la particularité de définir ses départements de collections par types de matériaux. Il explique avoir accepté ce projet parce que la vie des collections muséales l’intéresse tout particulièrement et parce qu’il s’est attaché à l’histoire de ce musée privé, qui fut nationalisé en 1931 et qui renferme la plus belle collection d’art chrétien en Égypte.

Son champ de recherche a ainsi glissé de l’histoire de l’art vers l’histoire des collections, ce qui a conduit Jean-Luc Fournet, titulaire de la chaire Culture écrite de l’Antiquité tardive et papyrologie byzantine du Collège de France, à lui proposer de soumettre à la BnF un projet autour de l’histoire de sa collection de papyrus grecs et coptes. Moins connue que la collection de papyrus hiéroglyphiques dont on peut actuellement voir des spécimens dans l’exposition L’aventure Champollion. Dans le secret des hiéroglyphes, celle-ci compte plusieurs centaines de papyrus qui offrent un témoignage exceptionnel de la culture écrite dans l’Égypte post-pharaonique et le monde gréco-romain. « Car le papyrus, ce n’est pas que le livre des morts en hiéroglyphes, souligne le chercheur. Il a aussi servi de support à des textes littéraires, des correspondances, des documents notariés : une charte de Dagobert Ier datant de 629 est écrite sur papyrus ! » Ces papyrus font l’objet d’un important projet d’étude qui associe le Collège de France, l’EPHE et le département des Manuscrits et qui s’est déjà traduit par le reconditionnement et la numérisation des pièces les plus fragiles.

Une enquête à plusieurs facettes

Le travail mené par Julien Auber de Lapierre sur la collection papyrologique grecque et copte du département des Manuscrits montre que son histoire, jusqu’à maintenant peu connue, est riche d’enseignements sur l’essor de l’archéologie qui a marqué le XIXe siècle et le début du XXe siècle. En dépouillant les procès-verbaux des réunions administratives de la Bibliothèque depuis la Révolution française jusqu’aux années 1930, en explorant les fiches et les correspondances des conservateurs de l’époque, le chercheur a rassemblé les pièces du puzzle que représente la constitution d’une collection. Il a retracé les différents dons émanant de voyageurs qui se sont rendus en Égypte, les achats à des particuliers ou en ventes aux enchères, comme celle qui a permis l’acquisition du « grand papyrus magique » datant du ive siècle qui contient des formules magiques de protection écrites en grec.

Son enquête, qui donnera lieu prochainement à la publication d’un livre, fait émerger une galerie de personnages marquants. On y croise l’ingénieur-géographe Edme François Jomard (1777-1862), qui prit part à l’expédition française d’Égypte de 1798 et créa ensuite le département des Cartes et plans de la Bibliothèque royale, le philologue Antoine-Jean Letronne (1787-1848), qui fut le pionnier des études papyrologiques en France, ou encore l’égyptologue Gaston Maspero (1846-1916) et l’archéologue Seymour de Ricci (1881-1942) qui contribuèrent tous deux à l’enrichissement des collections de papyrus de la Bibliothèque.

À travers le prisme d’une collection, plusieurs histoires mêlées se font jour : celle d’une institution et de son fonctionnement, celles du marché de l’art et du développement de l’archéologie, mais aussi celle d’une fascination pour l’Orient en général, et pour l’Égypte en particulier.

Mélanie Leroy-Terquem

Entretien paru dans Chroniques n° 94, avril-juillet 2022