Benito Pérez Galdós : un géant de la littérature espagnole

« J’ai découvert alors un écrivain très cohérent politiquement, un républicain, qui en outre était un moderne en dialogue permanent avec le roman européen de son temps, avec Dickens, avec Balzac… » (Antonio Muñoz Molina)

Quelques repères biographiques

Benito Pérez Galdós (1845-1920) naît à Las Palmas de Gran Canaria, aux Canaries, le 10 mai 1845. Fils du lieutenant-colonel Sebastián Pérez Macías et de Dolores Galdós Medina, il est le dernier enfant d’une fratrie de dix.

Dans son livre Ensayos sobre Galdós, son ami l’écrivain Leopoldo Alas, surnommé « Clarín », écrit : « Et… nous ne savons rien sur l’enfance ni les premières années de puberté de Pérez Galdós, il dit seulement qu’au lycée il a fait des études avec de bons résultats scolaires, qu’il avait le goût pour la littérature depuis toujours mais sans avoir un but précis. » La rareté des informations connues sur cette époque de jeunesse est peut-être liée à sa réserve naturelle et à un souci de préserver son intimité.

En 1863, à 19 ans, Galdós arrive à Madrid pour faire des études de droit. « Je fais mes études de droit à contrecœur », confiera-il à Clarín. Il fréquente l’Ateneo de Madrid où il s’instruit en salle de lecture et en salle des périodiques. Il est élu membre de cette institution le 30 novembre 1865. Il fréquente aussi les bibliothèques publiques, des archives et des collections particulières. Il entretient une correspondance avec de nombreux intellectuels. En 1868, il abandonne son droit pour se consacrer à l’écriture. Il effectue de nombreux voyages, tant dans la péninsule Ibérique qu’en Europe : Paris, Lisbonne, Londres, Édimbourg, Roma, Berlin…, mais aussi Tanger où il recueille des informations qui serviront à la rédaction d’un des Épisodes nationaux intitulé Aita-Tettauen, publié en 1905.

Une grande figure de la littérature espagnole

Pérez Galdós est considéré comme l’un des meilleurs romanciers de langue espagnole avec Cervantès. Il est le plus grand représentant du courant réaliste-naturaliste en Espagne. Son œuvre, immense, se compose d’environ 100 romans, de 30 pièces de théâtre, d’une importante somme de contes, d’articles et d’essais. Il a également constamment collaboré à de nombreuses revues et journaux. Citons-en cinq : La Nación, 130 articles entre 1865-1866 et 1868 ; La revista del movimiento intelectual Europa, 40 notes entre 1865 et 1867 ; El debate, 278 éditoriaux en 1871 ; La revista de España, 47 collaborations entre 1870 et 1876, et La guirnalda, à partir de 1873, avec la série « Biographies de dames célèbres espagnoles ». La même année, il publie en feuilleton une sélection de ses Episodios nacionales et de ses romans Marianela et La desheredada, ainsi qu’une sélection d’anecdotes intitulées « Figuras de cera ». Le propriétaire de La guirnalda sera aussi l’éditeur de ses œuvres jusqu’en 1896. Les thèmes choisis sont multiples : la littérature, la société contemporaine, la politique, la musique, mais aussi, quoique dans une moindre mesure, la peinture, la religion, les sciences et même les loisirs.
Benito Pérez Galdós fut élu membre de la Real Academia Española en 1889, son intégration dans cette institution ayant été un temps empêché par l’aile conservatrice, qui s’opposa également à sa candidature au prix Nobel de littérature.

L’homme politique

L’écrivain adhère au Parti progressiste de Práxedes Mateo Sagasta, homme politique libéral et franc-maçon. Il est élu député en 1886 pour la municipalité de Guayama de Puerto Rico, ancienne colonie espagnole, qu’il ne connaîtra jamais.
Au début du XXe siècle, il intègre le Partido Republicano et durant les législatures de 1907 et 1910, il est député des Cortes de Madrid pour l’union Republicano Socialista. En 1914, il est élu député de sa ville natale, Las Palmas de Gran Canaria.

Une fin de vie difficile

Benito Pérez Galdós affronte une fin de vie marquée par la détresse. Il se retire dans l’hôtel de son neveu José Hurtado de Mendoza, criblé de dettes. Malgré le succès de son œuvre, ses livres se vendent peu, d’une part du fait de l’analphabétisme en Espagne – qui atteignait alors 40% de la population – et d’autre part parce que son œuvre ne s’exporte pas beaucoup. Tout cela l’oblige à continuer d’écrire en dépit de sa cécité et de ses problèmes de santé.
Le 20 janvier 1919, un an avant sa mort, un hommage lui est rendu en sa présence : une sculpture est dévoilée dans le parc El Retiro de Madrid.
Il meurt le 4 janvier 1920. Une chapelle ardente est installée dans le Patio de Cristal de la mairie de Madrid. Une foule d’amis, de chefs de gouvernements et des centaines de citoyens rendent hommage à l’écrivain. Le roi Alfonso XIII lui attribue honneurs et distinctions, parmi lesquels la prise en charge des obsèques par l’État, l’assistance des Académies royales, des universités, de l’Ateneo et des centres d’enseignement et de culture. Tous les théâtres de la ville sont fermés en signe de deuil. Le lendemain, des milliers de personnes accompagnent le cercueil jusqu’au cimetière de l’Almudena.

Quelques facettes d’une œuvre immense

Dans cette œuvre si imposante, il convient de distinguer différents cycles.

Les romans à thèse, publiés dans les années 1870, au caractère réformiste et libéral

La Fontana de Oro écrit en partie durant un voyage en France, est son premier roman, publié en 1870. La sombra, publié en 1871, l’est d’abord en feuilleton dans Revista de España, revue que Pérez Galdós dirige entre 1872 et 1873. Vont suivre El audaz en 1871 ; Doña Perfecta en 1876, roman considéré comme l’un des plus réussis et qui sera adapté au théâtre par  l’auteur en 1896 puis au cinéma dans une version mexicaine dirigé par Alejandro Galindo avec la grande actrice Dolores del Río, en 1951. Puis viendront Gloria en 1876-1878, Marianela en 1878, La familia de León Roch en 1878.

Les romans du « cycle de la matière », publiés dans les années 80

Galdós affirme dans son discours d’entrée à l’Académie espagnole de la langue, le 7 février 1897, que « le romancier reçoit du public la matière première et [que] l’auteur la rend artistiquement transformée ». Il commence ce cycle avec La desheredada publié en 1881, roman considéré comme très cervantesque et comparé à ceux de Balzac par son étude des mœurs, mais aussi avec Nana de Zola car les protagonistes sont des prostituées. Suivent El amigo Manso en 1882 ; la trilogie composée par El doctor Centeno en 1883, Tormento et La de Bringas en 1884, romans qui reprennent les mêmes protagonistes. Suivront Lo prohibido, publié en deux tomes en 1884 et 1885, l’un des romans les moins connus et délaissés par la critique ; Fortunata y Jacinta en 1887, très populaire et considéré comme l’un des meilleurs romans réalistes européens du XIXe siècle – il a été adapté de nombreuses fois au théâtre et au cinéma. Viendront ensuite Miau en 1888 et, en 1889, Torquemada en la hoguera ; La incógnita et Realidad.

Le cycle spiritualiste

Perez Galdós fut influencé par le « spiritualisme littéraire », courant esthétique né en Russie, qui inspira ses romans des années 90. Pérez Galdós inaugure ce cycle avec Ángel Guerra en 1891, nom du protagoniste qui donne son titre au roman ; Tristana, en 1892, aborde le thème de l’émancipation de la femme dans la société traditionnelle de la fin du XIXe siècle ; La loca de la casa, également en 1892, roman qu’il adapte pour le théâtre. La tétralogie des romans de Torquemada est publiée entre 1889 et 1895 : après Torquemada en la hoguera, qu’il publie dans le cycle de la matière en 1889, suivent Torquemada en la cruz en 1893, Torquemada en el purgatorio en 1894 et Torquemada y San Pedro en 1895. Ce roman raconte l’histoire de l’usurier Francisco Torquemada et de sa prodigieuse ascension économique et sociale. Puis viendront Nazarín et Halma en 1895. Autre roman capital : Misericordia en 1897, critique acerbe des secteurs traditionalistes catholiques. Viennent ensuite El abuelo en 1897 et Casandra : ce dernier, publié en 1905, clôture ce cycle.
Luis Buñuel réalisa des adaptations remarquables de Nazarín en 1959, de Halma (Viridiana ) en 1961 et de Tristana en 1970.

À partir de 1873, Pérez Galdós commence à rédiger les Episodios nacionales, l’une des créations de la littérature espagnole du XIXe siècle les plus connues.

Cet ensemble se compose de quarante-six romans divisés en cinq séries, et écrits entre 1872 et 1912. Les quatre premières séries sont composées de dix romans et la cinquième de six. Tous ont eu un grand succès public, y compris dans les milieux les plus défavorisés, car ils racontent des événements historiques espagnols survenus entre 1805 et 1880 et sont très documentés. Galdós utilise un vocabulaire accessible et ménage des intrigues vécues par plus de deux mille personnages. L’intérêt de cette œuvre perdure : elle permet de se plonger dans les évènements et les convulsions politiques de l’Espagne du XIXe siècle. Un grand nombre de rééditions et de traductions ont vu le jour jusqu’à aujourd’hui.

L’œuvre théâtrale

Sa passion pour le théâtre se manifeste durant ses années d’étudiant à Madrid : il fréquente assidûment les salles de la capitale. Entre 1861 et 1867, il écrit trois pièces de théâtre mais abandonne ce genre pour se consacrer au roman. En 1892 a lieu la première de sa pièce Realidad au Teatro de la Comedia de Madrid, adaptation de son roman du même nom, publié en 1889. Vont suivre la version théâtrale de La loca de la casa en 1893 ; de La de San Quintín qui va le consacrer comme dramaturge en 1894 ; Doña Perfecta en 1896 ; Mariucha en 1903 ; El abuelo, adaptation du roman du même nom en 1904 ; Amor y ciencia en 1905 ; Alceste en 1914 ; Sor Simona en 1915 ; Santa Juana de Castilla en 1918, entre autres œuvres d’un très vaste répertoire. Ses œuvres de théâtre n’ont pas un grand succès à l’exception d’Electra en 1901, pièce caractérisée pour son anticléricalisme, et de Casandra en 1910, pour sa critique sévère contre les secteurs traditionalistes catholiques.
Le théâtre de Las Palmas de Gran Canaria, sa ville natale, porte son nom.

Adaptations cinématographiques

Pour aller plus loin

 

Fabiola Rodríguez López