Cinq regards en liberté – Henri Cartier-Bresson. Le Grand Jeu

En 1973, à la demande de ses amis et collectionneurs Dominique et John de Menil, le photographe Henri Cartier-Bresson réunit ses « 385 meilleures photographies dans les tirages les meilleurs possibles ». Cette sélection, intitulée Master Collection et tirée en 6 exemplaires répartis à travers le monde, offre un panorama exceptionnel de l’œuvre d’un des plus grands photographes du XXe siècle. 
L’exposition Henri Cartier-Bresson. Le Grand Jeu soumet la Master Collection aux regards de cinq commissaires invités : le collectionneur François Pinault, la photographe Annie Leibovitz, l’écrivain Javier Cercas, le réalisateur Wim Wenders et Sylvie Aubenas, directrice du département des Estampes et de la photographie à la BnF.

 

Matthieu Humery, commissaire général de l’exposition, a demandé à chacun des cinq co-commissaires de choisir une cinquantaine d’images de l’artiste parmi la sélection de 385 photographies faite par Cartier-Bresson lui-même. Il revient dans un entretien pour Chroniques sur la genèse de cette exposition hors norme. Entretien paru dans Chroniques n° 91, avril-juillet 2021.

Chroniques : Dans quelles circonstances la Master Collection d’Henri Cartier-Bresson a-t-elle été constituée ?

Matthieu Humery : Quand Dominique et John de Menil, grands collectionneurs, lui font cette commande, Henri Cartier-Bresson a déjà une longue carrière derrière lui et s’intéresse de plus en plus au dessin. Il est conscient de l’émergence d’une nouvelle génération de photographes comme Diane Arbus par exemple, qui ont une vision différente de la photographie. Il saisit cette occasion de se retourner pour avoir une vision d’ensemble de son œuvre, dans une visée quasi testamentaire. Pendant les deux ans que lui prend ce travail, il a le temps de réfléchir sur ce qu’il veut faire de ces images et en réalise six jeux, qu’il répartit judicieusement dans de grandes institutions dont la BnF (voir encadré). Quant au nombre d’images, 385, on peut penser qu’il permet de constituer un ensemble maximum pour une exposition éventuelle.

Henri Cartier-Bresson – Bougival, France, 1956, épreuve gélatino-argentique de 1973 - © Fondation Henri Cartier-Bresson / Magnum Photos

 

Le dispositif de l’exposition fait coexister les points de vue de cinq personnalités sur la Master Collection. Comment est né ce projet ? 

Au moment où la Collection Pinault a acquis un jeu de ces images, il y avait déjà eu de très bonnes expositions monographiques de Cartier-Bresson. Ses photographies parlent à beaucoup de gens, elles sont en quelque sorte entrées dans l’inconscient collectif. J’ai pensé qu’il serait intéressant de s’éloigner du point de vue académique et muséal, et de donner la parole à des personnalités qui permettraient d’élargir la perception de son travail.

Comment avez-vous choisi les cinq co-commissaires ?

La photographe Annie Leibovitz m’avait confié que Henri Cartier-Bresson et Robert Frank étaient à l’origine de son désir de faire de la photographie. Il m’a paru assez naturel de m’adresser à elle en premier. François Pinault, qui a fait l’acquisition de cet ensemble, pouvait apporter le point de vue d’un collectionneur. L’idée d’accueillir un regard purement littéraire avec l’auteur espagnol Javier Cercas entre à la fois en résonance avec les nombreux portraits d’écrivains présents dans la Master Collection et avec l’implication de Cartier-Bresson dans la guerre d’Espagne. Par ailleurs, sachant que l’un des jeux de la sélection avait été acquis par la Bibliothèque nationale de France, il était évident que le point de vue de Sylvie Aubenas, en tant que conservatrice, serait intéressant. Enfin, Wim Wenders, à la fois réalisateur et photographe, a rencontré Cartier-Bresson à plusieurs reprises : il était le candidat idéal pour incarner un point de vue de cinéaste.

Le titre de l’exposition Le Grand Jeu, est assez polysémique. Comment l’entendez-vous ?

Il évoque d’abord le divertissement et le loisir : il correspond à notre souhait que l’exposition soit interactive et ludique, comme un grand jeu. Il rappelle aussi le hasard cher aux surréalistes dont Cartier-Bresson était très proche. Le principe – la règle du jeu – de l’exposition était que chacun des cinq commissaires sélectionne une cinquantaine d’images sans connaître le choix des autres. La scénographie, l’encadrement, la couleur des cimaises, tous ces éléments ont été décidés librement par eux. Le résultat final est inattendu et imprévisible. Nous ne sommes pas loin du cadavre exquis d’exposition ! 

L’exposition a d’abord été présentée, en juillet 2020, au Palazzo Grassi à Venise… La version parisienne est-elle similaire ? 

Oui et non. Les choix d’images et les encadrements sont bien sûr les mêmes, mais le parcours est différent car adapté aux espaces du site François-Mitterrand de la BnF. Le visiteur traverse les cinq salles sans avoir à repasser par l’une d’elle pour poursuivre sa déambulation.

Chacun des cinq commissaires partage sa lecture personnelle de l’œuvre de Cartier-Bresson. Quel sens donnez-vous à cette démarche ? 

Ces regards d’hommes et de femmes venus d’horizons différents, qui livrent sur une même œuvre leur propre vision en toute liberté, permettent de décomplexer le visiteur. On ne lui dit pas ce qu’il faut voir dans ces images, on lui propose cinq façons de voir. À chacun de faire sa propre sélection et de devenir le commissaire de sa propre exposition.

Propos recueillis par Sylvie Lisiecki

 

Les six exemplaires de la Master Collection sont aujourd’hui conservés au Victoria and Albert Museum de Londres, à la University of Fine Arts d’Osaka, à la Bibliothèque nationale de France, à la collection Menil de Houston, à la Fondation Henri Cartier-Bresson et désormais par Pinault Collection à Paris.

 

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