Rituels d'écrivains

Debout ou allongé, à l’aube ou au cœur de la nuit, dans un silence monastique ou au gré des bruits ambiants… : pour de nombreux écrivains, l’acte d’écrire est associé à des rituels bien précis – certains sont devenus célèbres. C’est le cas de Paul Valéry, Nathalie Sarraute ou Pascal Quignard, dont les manuscrits, conservés à la BnF, portent la trace de leurs rituels d’écriture.

 

Paul Valéry, l’œuvre secrète

Cahiers de Paul Valéry. BnF, Manuscrits

Jeune poète précoce d’inspiration symboliste, très proche de Mallarmé, Paul Valéry avait publié au début des années 1890 plusieurs poèmes et essais avant de se réfugier dans le silence. Plus de vingt ans séparent la publication de La Soirée avec monsieur Teste (1896) et La Jeune Parque (1917).

Pendant toute cette période où il occupait la fonction de secrétaire d’Édouard Lebey, à la tête de l’agence Havas, Valéry se livrait en secret à une œuvre unique en son genre. Ayant fait le choix de se consacrer tout entier à la vie de l’esprit, l’auteur passait les premières heures de ses journées, avant l’aube, à une exploration intérieure qui lui faisait couvrir des pages de cahiers de réflexions diverses, sans liens apparents les unes avec les autres. De 1894 à 1945, ce sont plus de 260 cahiers représentant 30000 pages qui sont ainsi recouverts de textes denses de toute nature, mais aussi de dessins et d’aquarelles.

Du point de vue de l’auteur c’était cette œuvre secrète qui était au cœur de son héritage littéraire, bien plus que sa poésie publiée. S’il avait longtemps cherché le moyen d’organiser la matière brute de ses cahiers dans le but d’en assurer la publication, il ne put jamais mener ce projet à terme. Paul Valéry avait à ce point lié son existence à la rédaction océanique de ses cahiers qu’il y traça ses dernières lignes, d’une écriture presque illisible, tremblante et penchée, signe des derniers moments de son agonie : « Le mot amour ne s’est trouvé associé au nom de Dieu que depuis le Christ. » Ses cahiers ont été intégralement numérisés et sont disponibles sur la bibliothèque numérique Gallica.

les cahiers manuscrits de Paul Valéry 

 

Nathalie Sarraute, aux tables des cafés

Portrait de Nathalie Sarraute par Fernand Michaud, 1986, BnF, Arts du spectacle // Page manuscrite extraite d’Œuvres. Romans, essais, souvenirs. Vous les entendez ? BnF, Manuscrits.

Nathalie Sarraute est l’auteur d’une œuvre romanesque et théâtrale fondamentale. Elle fut l’une des figures de proue du mouvement dit du nouveau roman. Mais cette œuvre n’avait rien d’évident. Née en 1900 en Russie, Nathalie Sarraute était femme, juive et étrangère en France, tant d’obstacles pour se faire une place en littérature qu’elle n’a surmontés que par une volonté farouche. Elle publie son premier livre, Tropismes, en 1939, les événements mondiaux éclipsant totalement sa sortie. Son deuxième roman, Portrait d’un inconnu, paru en 1947, est également un échec en librairie. Ce n’est qu’une fois la cinquantaine atteinte que son œuvre va enfin être reconnue, une vie entière passée dans l’ombre !

C’est sans doute au cours de la deuxième guerre mondiale – parce qu’à l’époque il s’agissait des rares lieux chauffés en permanence – que Sarraute conçut le rituel d’écriture qu’elle suivit presque jusqu’à sa mort, à 99 ans. Tous les matins, même le dimanche, elle se rendait à un café, « Le Marceau », avenue Marceau, à cinq minutes à pied de chez elle. Elle s’asseyait toujours à la même table et se faisait servir une tasse de café et un pot d’eau chaude. Elle se munissait de feuilles volantes, de ses cahiers de brouillon et de deux stylos feutres, au cas où l’un d’eux viendrait à lui faire défaut. Le café était tenu par des Libanais et les conversations en arabe, qu’elle ne comprenait pas, lui permettaient paradoxalement de se concentrer. Dans ce brouhaha ambiant, elle pouvait sans déranger murmurer ce qu’elle était en train d’écrire.

L’écriture sur ses manuscrits penche systématiquement sur le bord droit de ses feuilles de papier. Selon certains elle suivait ainsi la forme ronde du marbre blanc de sa table de café. Selon d’autres, elle procédait ainsi afin de ne pas couper les derniers mots de chaque ligne. Laissons ici un peu de mystère !  

Colloque «Nathalie Sarraute, vingt ans après»

 

Pascal Quignard, l’écriture incendiée

Boutès, Pascal Quignard © BnF, Manuscrits

Pascal Quignard est très certainement l’un des écrivains français contemporains les plus lus et étudiés. Il est connu du grand public pour certains de ses romans, tout particulièrement Tous les matins du monde, dont l’adaptation au cinéma par Alain Corneau avait eu un grand retentissement. D’autres livres comme les huit volumes de ses Petits traités ont acquis une réputation de mythe par leur érudition et l’élévation de la pensée qui les anime. Aujourd’hui encore, la vie entière de l’auteur est organisée autour de son travail d’écriture. Toutes les nuits, avant l’aube, il se réfugie dans un lit, seul, sous les toits. Sur la table de chevet sont disposés les feuillets qui ont été tapés à la machine la veille dans l’après-midi.

Dans le silence total qui précède l’irruption du chant des oiseaux, l’auteur peut ainsi se concentrer, l’espace de quelques heures, dans un travail intense de création. Il écrit alors de façon manuscrite, le plus souvent avec un stylo de couleur rouge, corrigeant la version informatique imprimée de la veille. L’après-midi, il tape ensuite ce qui a été ajouté et corrigé pendant la nuit précédent. Le rituel se poursuit ainsi, jour après jour, toujours identique et dans un processus perpétuel d’accumulation et de réécriture qui laissent parfois plus de trente états successifs d’un même texte.

On pourrait imaginer qu’avec plus de quatre-vingt livres publiés et autant de versions successives, Pascal Quignard laisse derrière lui une montagne d’archives. Rien n’est plus faux. Face à l’encombrement, l’auteur a trouvé une solution radicale : une fois l’œuvre imprimée et en librairie, il brûle tous ses manuscrits préparatoires. Seuls quelques textes ont échappé au bûcher. 

Pascal Quignard, fragments d’une écriture

Par Olivier Wagner

Autres ressources

La question des rituels d’écriture est également abordée dans les masterclasses littéraires organisées par la BnF en partenariat avec France Culture et le Centre national du livre. Des auteurs comme Jean Rolin, Camille Laurens, Mathias Énard ou Maylis de Kerangal y parlent de leurs raisons et de leurs façons d’écrire, jetant des éclairages intimes et inédits sur leurs œuvres.

 

Une exposition virtuelle qui, sans lever totalement le voile sur le mystère de la création, apprend beaucoup sur la façon dont les écrivains construisent leur œuvre, ainsi que sur leur rapport à l’écriture, au fil de manuscrits raturés, réécrits, parfois détruits.