Ulysse face aux ruines

Pendant près de trente ans, Josef Koudelka a sillonné les sites archéologiques du pourtour méditerranéen, dont il a tiré des centaines de photographies panoramiques en noir et blanc. Près de 170 tirages issus de cette même série ont fait l’objet d’un don de la part du photographe au département des Estampes et de la photographie de la BnF. L’exposition présente 110 tirages exceptionnels de cet ensemble, mettant ainsi à l’honneur l’un des derniers grands maîtres de la photographie moderne.
 
 
Myra, Turquie, 2013 © Josef Koudelka /Magnum Photos
Pour beaucoup, le nom de Josef Koudelka reste inéluctablement lié à ses clichés emblématiques de l’invasion de Prague par les troupes soviétiques en 1968, publiés de façon anonyme par peur des  représailles. Après avoir quitté la Tchécoslovaquie en 1970, longtemps apatride, Josef Koudelka a construit au fil de ses sujets photographiques son mythe du photographe aux semelles de vent soucieux de rendre compte de la perte des références culturelles d’une communauté (Gitans, Exils). Il trouve en France une terre d’accueil et des amis : Henri Cartier-Bresson, qui le fait entrer dans la grande famille des photographes de Magnum, Robert Delpire, qui publie le premier ses séries, Xavier Barral, qui prend le relais, et Bernard Latarjet, qui lui propose de participer à la mission photographique de la DATAR, grande traversée des paysages de la France des années 1980.
C’est à la faveur de cette mission puis d’autres qui suivront – Transmanche, Conservatoire du littoral… – que Josef Koudelka va systématiser le choix du format panoramique, qu’il avait déjà expérimenté à ses débuts, et en faire sa signature pour les photographies de paysage.
À partir de 1991, il s’intéresse aux paysages en ruine, qui deviennent un de ses sujets de prédilection. De la ruine antique à la ruine de guerre à Beyrouth, en passant par les vestiges de l’Empire soviétique dans les Balkans qu’il photographie alors qu’il est invité sur le tournage du film d’Angelopoulos Le Regard d’Ulysse, l’idée du désordre du monde l’habite, comme le montre son ensemble de panoramiques publié sous le titre Chaos. Constatant une rupture de l’homme avec son contexte civilisationnel, il se tourne vers les lieux de la Méditerranée, substrats d’une culture européenne. Pendant trente ans, il traverse 21 pays et photographie près de 200 sites archéologiques selon un protocole invariable. Du printemps jusqu’à l’hiver, il voyage dans ces lieux et capture colonnes tombées à terre ou toujours dressées, ombres franches qui découpent la géométrie des ruines et marbres éblouissants de soleil… L’hiver, il tire ses planches-contacts, les analyse, les sélectionne méthodiquement pour livrer selon ses termes son « maximum », ses meilleures images, les plus intenses, celles qui résisteront à l’air du temps pour entrer dans le temps de l’art.
Athènes, Grèce, 1994 - © Josef Koudelka / Magnum Photos

Le partage d’une expérience intime

L’exposition de la BnF témoigne de ce travail titanesque et révèle, outre sa maestria de photographe de paysages, la singularité de Josef Koudelka, qui consiste à ne proposer ni un paysage d’histoire ni une histoire du paysage mais un partage de son expérience intime du lieu. Dans la mission de la DATAR, tout comme dans ses panoramiques de l’Europe du Nord ou de l’Est ou encore du mur entre Israël et la Palestine, Koudelka montrait l’éclatement de l’ordre millénaire des paysages au profit de territoires industrialisés, découpés, meurtris, banalisés, de lieux devenus les signes d’un nulle part ou d’une impasse. Avec Ruines, ses pérégrinations odysséennes l’ont conduit à sonder ce qui dans le fragment résiste comme signe d’une totalité disparue. Dans une scénographie qui rappelle le parcours de visite d’un site archéologique, les panoramiques verticaux et horizontaux de l’exposition se répondent avec une force mémorielle qui semble renvoyer à la phrase de Prosper Mérimée : « Plus solide que les monuments, la photographie. »
En refusant d’investir les codes traditionnellement attachés aux panoramiques – la visée englobante qui place l’homme au centre, le regard parfaitement aligné sur l’horizon –, en renonçant au réconfort sublime de la ruine romantique, Josef Koudelka opte pour des vues basculées, complexes, où s’architecture néanmoins un désordre des ruines. Son regard étaie l’ensemble et construit ce qui reste à dire de la beauté du monde. Fragile et pourtant toujours là, trace pérenne et métaphore du temps qui passe, la ruine condense tous les contraires. Servie par un noir et blanc contrasté, elle devient le motif photographique par excellence, celui d’un émerveillement inquiet face à un paysage à la fois tourmenté et à la beauté sereine, d’où l’homme est absent mais présent partout, en creux.
À cet égard, les paysages panoramiques de Ruines révèlent comme nulle autre série de Koudelka la dualité de son regard, solaire et grave, aérien et minéral, lyrique et implacable, tout à son sujet en ce qu’il semble faire sienne cette phrase d’Albert Camus face aux ruines de Tipasa : « Il fallait retourner au combat avec cette lumière conquise. »
Héloïse Conésa, Département des Estampes et de la photographie
Magazine Chroniques n°88-89, septembre-décembre 2020