Auguste Rondel

«Polytechnicien, banquier, historien, théâtrographe, bibliophile, bibliographe et collectionneur unique », « généreux humaniste (…) personnalité douée d’une intelligence prospective, d’une mémoire prodigieuse, d’une inlassable puissance de travail, homme de coeur ayant le sens des relations humaines (…) esprit de méthode et d’exactitude » : c’est en ces termes que Cécile Giteau, directrice du département des Arts du spectacle jusqu’en 1995, présente la figure emblématique d’Auguste Rondel. 
 

Biographie d’Auguste Rondel

Auguste Rondel est né en 1858 à Marseille d’une famille de la grande bourgeoisie et de la diplomatie. Après des études à l’école Polytechnique, il devient juge au tribunal de Commerce de Marseille et se lance dans les affaires - administrateur de banques, de compagnies d’assurance, de plusieurs sociétés industrielles et d’une régie de chemin de fer. Au début des années 1890, il commence à collectionner des livres, des brochures, des articles de presse, de l’iconographie sur le théâtre et les autres formes de spectacle. En l’absence d’héritier, il fait don de sa collection à l’Etat en 1920, à la double condition que la collection soit abritée auprès de la Comédie-Française et qu’il continue à assurer son administration et sa direction. L’Etat accepte et la collection quitte Marseille pour Paris. Elle intègre les locaux laissés vacants par la Cour des comptes au Palais-Royal, aujourd’hui occupés par le Conseil Constitutionnel. En 1925, le ministre de l’Instruction publique, Anatole de Monzie, peu sensible à la collection d’Auguste Rondel, récupère les locaux précédemment mis à la disposition de la Comédie-Française, pour y installer l’Institut International de Coopération Intellectuelle. Malgré le scandale dans la presse, Auguste Rondel accepte le transfert de sa collection à la bibliothèque de l’Arsenal. Il continue à gérer sa collection et à l’enrichir sur ses fonds propres jusqu’à sa mort en 1934. 

L’inscription d’Auguste Rondel dans une tradition bibliophilique

Dès le XVIIe siècle apparaissent des ensembles d’ouvrages sur le théâtre dans les bibliothèques privées. Au XVIIIe siècle, les bibliothèques théâtrales se multiplient et révèlent les centres d’intérêt de leurs propriétaires. La bibliothèque dramatique du Comte de Pont-de-Veyle (1697-1774) contenait de très beaux livres, en grand nombre, et des manuscrits. Le duc de la Vallière ne souhaitait pour sa bibliothèque que des exemplaires somptueusement reliés, l’érudit marquis de Paulmy (1722-1787) collectait les écrits sur le théâtre. Au XIXe le marquis de Soleinne a des ambitions d’exhaustivité. Il bâtit une des plus grandes collections sur le théâtre, à partir des ventes de celles de ces prédécesseurs. Il ouvre des sections inédites – manuscrits originaux d’auteurs, autographes célèbres, documents secondaires sur le théâtre (journaux, critiques, programmes). La bibliothèque de Soleinne, dispersée aux enchères, constitue un modèle pour Auguste Rondel.  Il souligne, dans le catalogue de la Bibliothèque de Soleinne, les titres des livres qu’il conserve et éprouve un vrai plaisir à voir une page pleine, sans lacunes.

«Bibliothèque dramatique de M. de Soleinne. Tome 1». Catalogue rédigé par P.-L. Jacob, 1843-1845.

Auguste Rondel fréquente peu à peu tous les libraires de Paris, reçoit leurs catalogues et ceux de province. Il se construit dès lors un vaste réseau de fournisseurs et de correspondants, en France et à l’étranger, entretient des relations régulières avec les libraires, les galeristes et les théâtres. Il récupère ainsi les archives complètes du Palais-Royal pour la période allant de 1831 à 1910, celles du Théâtre du Vaudeville (détruit en 1927 pour laisser place au cinéma Paramount), une partie des archives des Folies dramatiques et des manuscrits provenant du Théâtre de l’Ambigu à l’époque d’Audinot (1770-1800). Il s’intéresse ensuite à la presse et aux revues et leur réserve un traitement systématique et méthodique : 
« Je fabriquais aussi des livres ; je faisais brocher à part les articles intéressants détachés des revues ; et, découpant chaque jour de nombreux journaux et classant chronologiquement les articles de critiques, de chroniques, d’anecdotes, de polémiques, je les faisais coller sur des feuilles in-8° et relier par pièce ou par sujet, avec les programmes et tous les documents afférents. » 

Dans sa conférence sur la Bibliographie dramatique donnée en 1912, Rondel distingue trois types de bibliophiles collectionneurs : 
« Je parle des collectionneurs que les autres nomment des maniaques. Il y en a trois espèces principales : l’un est amoureux des livres rares et beaux (…) il a un nombre restreint de livres mais ce sont des objets d’art. Le second est un gourmand de tous les livres, il achète tout ce qui est en bon état autant qu’il a du temps, de l’argent et de la place : les trois dimensions qui limitent les désirs d’un collectionneur (…). Il amasse une bibliothèque considérable qu’il classe soigneusement selon les règles établies : Théologie et Jurisprudence, Arts et Sciences, Belles-Lettres, Histoire et Géographie. Le troisième est un curieux de l’une de ces grandes classes ou seulement d’une de leurs subdivisions, sans cependant négliger les autres.. »  

Très vite Auguste Rondel s’intéresse à toutes les formes de spectacle et aux échanges qu’il peut y avoir entre les différentes formes de spectacle. Il n’établit pas de hiérarchie entre les grandes ou petites formes de spectacle et souhaite en documenter tous les aspects. Son ouverture d’esprit le pousse à s’intéresser aux fêtes, aux feux d’artifice, au sport et même au cinéma naissant.

Auguste Rondel et le cinéma 


La question de la conservation des témoignages sur cet art est soulevée dès l’origine du 7ème art. En 1920, André Antoine, homme de théâtre mais aussi de cinéma, ami d’Auguste Rondel, intervient lors de la première séance donnée au cinéma « La Pépinière » à Paris. Il rappelle l’urgence à conserver des documents des productions de cet art. Précurseur, Auguste Rondel ouvre dès 1918 une section cinéma au sein de ses archives théâtrales. Comme pour le théâtre, il applique un traitement méthodique: journaux cinématographies français et étrangers, dépouillement de la presse et constitution de recueils, sollicitation des maisons d’édition et les maisons de production pour obtenir les scénarios. Sa démarche est documentaire plus que muséale. Cette mission sera prise en charge par d’autres projets : la création en 1927  d’une section cinéma au Conservatoire des Arts et métiers et en 1936 celle de la cinémathèque Henri Langlois. 
C’est à la même date que Jacques Doucet entreprend la constitution d’une bibliothèque consacrée au cinéma avec ses collaborateurs, Blaise Cendrars et Léon Moussinac. Pour constituer sa collection, Jacques Doucet s’appuie sur deux principes opposés à Rondel : la sélectivité et l’originalité. À sa mort en 1929, les époux Moussinac, amis avec l’avant-garde cinématographique française, ne peuvent s’occuper consacrer suffisamment de temps à la collection Doucet et s’en séparent. Elle rentre alors dans la Bibliothèque Rondel en 1932, qu’elle vient enrichir de photographies, livres, revues, maquettes de décors et de costumes, fragments de pellicules, critiques inédites et « fiches de répertoire ».