Un dessin d’Izieu : “Return to home and school”

L’exposition Les manuscrits de l’extrême présente quelques documents des archives de la « colonie des enfants réfugiés de l’Hérault » à Izieu, données par Mme Sabine Zlatin, directrice de la colonie, à la Bibliothèque nationale de France en 1994.

 

La colonie d’Izieu et la collection Sabine Zlatin

Ces archives témoignent de son engagement dans le sauvetage des enfants des camps d’internement des juifs étrangers en zone sud, à partir de 1942, et du dévouement de son époux Miron Zlatin et des éducateurs, d’abord au centre d’accueil de Palavas-Les-Flots puis à Izieu, jusqu’au 4 avril 1944, lorsque les quarante-quatre enfants et les sept adultes présents furent raflés sur ordre de Klaus Barbie, incarcérés à Lyon puis à Drancy avant leur déportation à Auschwitz ou Talinn. Sabine Zlatin organisait depuis le début de l’année 1944 une dispersion de la colonie, prévue le 11 avril.

La colonie avait une existence officielle. Sa mission était d’accueillir et de protéger les enfants, de leur assurer une vie normale et digne le temps de leur séjour parfois temporaire avant un placement ou un retour auprès de membres de leur famille.

Le fonds contient des archives personnelles et administratives mais aussi des dessins des enfants, documents incomparablement émouvants car en prise directe avec leur histoire ou leur imaginaire : vœux illustrés et fleuris pour les anniversaires ou les fêtes, aventures chez les indiens d’Amérique ou au pôle Nord, scène d’aviation, chevaux, un Chat Botté.

Si certains dessins sont signés, de Jacques Benguigui, Max Tetelbaum, Octave Wermet (Otto Wertheimer) par exemple, les informations nous manquent parfois pour identifier les auteurs ou leurs intentions. C’est ainsi par une lettre adressée par le jeune Joseph Goldberg à sa mère, transcrite par M. Pierre-Jérôme Biscarat dans Izieu, des enfants dans la Shoah que nous avons pu comprendre le processus collectif de la création des « bandes dessinées » Ivan Tsaravitch, Le trésor du Capitaine Blood, en fait des « pellicules » pour une projection cinématographique : « On fait des films. Mois, je les colores puis un autre qui les désine on a déjà fait aloa avec Tarzan, poursuite du bandit. Ses jolis. Ces un cuissetôt qui a fait le cinéma. Il est bien. »

Les enfants n’ont pas toujours le souci de signer leur œuvre. Certains dessins resteront à jamais anonymes.

L’énigme du dessin Return to home and school

Au sein de cet ensemble, un dessin nous semble receler un mystère très particulier, intitulé Return to home and school… (Il est titré au dos et en anglais). Il figure un trajet en train depuis Penzance (le dôme noir au bout de la plage jaune est-il le Mont Saint-Michel de Penzance ?), longeant la “Cornish Riviera” (on voit au passage la bifurcation ferroviaire pour Bath), passant par la gare de Paddington à Londres, et conduisant à la gare de Rugby, où sont figurés une « Auberge de la Couronne » (“Crown Inn”) et une école (“school”). 

Le dessin est bien celui d’un enfant, mais est aussi annoté d’une main différente, plus assurée, en anglais et en polonais, pour noter les explications de certains détails et scènes cocasses, dans un polonais familier. La personne qui a annoté le dessin aura commis des erreurs d’orthographe témoignant d’une pratique plus orale que scolaire du polonais. Par exemple, le lieu-dit « The stamps » (dont nous ignorons la situation) est annoté « Djury w dachu » (Trous dans le toit) au lieu de « Dziury w dachu ». D’une fenêtre de la maison jaune de Rugby, s’échappent des « odeurs » : « Phew ! Perfumiaczka ». L’onomatopée anglaise « Phew »  exprime le dégoût, et « Perfumiaczka » en polonais désigne dans le contexte de ce dessin une odeur pestilentielle. Devant la maison jaune, arrive une « Grubaska » (une grosse femme), passe une « Pindka » (coquette un peu vulgaire, une « pouffiasse »…), deux hommes se battent : « Bij ące się luje » (Deux sales types en train de se battre). Dans le train est représentée une enfant « Anusia », diminutif d’Anna, adressé généralement à une très petite fille. S’agit-il de l’auteur du dessin ? Peut-être d’une petite sœur ?

Des interrogations en suspens

Nous nous sommes demandé quel enfant avait pu ainsi dessiner un voyage en Angleterre et qui avait pu dans sa jeune existence passer la Manche et dans quelles circonstances. Un enfant anglais, un enfant polonais ? Quelle était la signification du terme “Home” ? La précision de la représentation témoignait d’une incontestable connaissance des lieux.

Nous ignorions tout encore du Kindertransport qui permit entre décembre 1938 et mai 1940 l’évacuation d’environ 10 000 enfants juifs depuis l’Allemagne, l’Autriche, la Tchécoslovaquie, la Pologne et Dantzig, principalement vers l’Angleterre, grâce à l’action du “Movement for the Care of Children from Germany” (puis “Refugee Children’s Movement”). Nous apprîmes qu’un certain Alan Overton, christadelphe, commerçant originaire de Rugby (Warwickshire), s’était impliqué dans ces opérations de secours et avait fondé plusieurs foyers d’accueil et de transit (“home”) dont Elpis Lodge à Birmingham et Little Thorn Lodge à Rugby.

L’auteur du dessin avait-il donc été évacué vers le “Home” de Rugby ? Qui était-il, ou elle ? Quelles circonstances l’avaient fait revenir sur le continent ? Et se trouver à Izieu ? À quelle époque ? Qui à Izieu connaissait son histoire ? Les historiens ont déjà donné la mesure de la Shoah, la catastrophe, en établissant les interminables listes des noms des disparus, aussi des survivants. Bannis de l’Europe nazie, interdits de mémoire, frappés d’anéantissement, d’eux ne subsiste parfois que le nom, dont le souvenir est le seul hommage que nous puissions leur rendre. Ici c’est anonymement et tacitement que ce dessin raconte une autre face de l’innommable.

Quelqu’un pourra-t-il aider à établir l’identité de cet enfant ?

 

Loïc Le Bail et Anna Andruszkiewicz

Ressources

Bibliographie

Pour aller plus loin

 

Voir aussi : la restauration des rouleaux dessinés par les enfants d’Izieu